Le dernier vol du flamant de Mia Couto

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La plume de l’espoir

De Mia Couto, le lecteur connaît ses célèbres romans L’accordeur de silences et plus récemment La confession de la lionne. Ici, avec Le dernier vol du flamant, publié une première fois en 2009, l’auteur nous offre un récit à part où s’entremêlent le tragique et le burlesque, la poésie et l’art du griot. Mais de quoi s’agit-il ?

Dans un village imaginaire, Tizangara du Mozambique, les casques bleus sont venus garantir le processus de la Paix après les terribles guerres civiles qui ont décimé le pays en 1992. C’est dans ce contexte –qui n’est que suggéré dans le roman –qu’un événement insolite survient. Cinq casques bleus explosent.

« Nous étions dans les premières années d’après guerre et tout semblait bien se passer, à l’encontre de l’expectative générale selon laquelle les violences ne cesseraient jamais. Les soldats des Nations Unies qui venaient surveiller le processus de paix étaient déjà là. Ils étaient arrivés avec l’insolence de n’importe quel militaire. Eux, les pauvres, ils croyaient être maîtres des frontières, capables de fabriquer des concordes.

Tout a commencé avec eux : les casques bleus. Ils ont explosé. Oui, c’est ce qui est arrivé à ces soldats. Ils se sont mis à exploser, simplement. Un aujourd’hui. Demain, un de plus. Jusqu’à faire au bout du compte, tous décomptés : cinq morts.

De leur corps, il ne reste aucune trace sinon leur frêle membre viril qui reste sur place, « un pénis décapité apparut en pleine route nationale à l’entrée du village de Tizangara. »

Alors commence une rocambolesque enquête menée par un émissaire des Nations Unis, un certain italien, Massimo Risi, un « homme sans grades généraux ». Très vite, le haut fonctionnaire, campé dans sa rationalité, se laisse débordé par une culture qui échappe à sa logique et à sa raison toute cartésienne. Le narrateur, un traducteur, le suit dans ses aventures et déboires et se fait le chroniqueur de cette histoire étrange. Il devient aussi le porte parole de l’auteur puisqu’il scrute non seulement les réactions de l’étranger mais aussi les malversations, les corruptions qui gangrènent le village et le pays tout entier :

« Ceux qui nous dirigeaient à Tizangara engraissaient à vue d’œil, volaient les terres aux paysans, se soûlaient sans respect. La convoitise était leur plus grand commandement. (…) Les nouveaux riches se promenaient en territoire de pillage, ils n’avaient pas de patrie. Sans amour pour les vivants, sans respect pour les morts. »

Cependant, l’humour est aussi au rendez-vous et confère un ton plus mordant à la plaidoirie de Mia Couto pour un Mozambique –et pourquoi pas l’Afrique toute entière –plus juste et plus démocratique. La légèreté du ton et de la thématique pseudo policière permet à l’auteur d’entrer dans une sphère communicationnelle plus détendue, plus conviviale et plus familière avec ses lecteurs. C’est aussi un moyen pour mieux faire passer un message. Car derrière le verbe du conteur et de l’inventeur de mots nouveaux à partir d’onomatopées et de dialectes, Le dernier vol du flamant a des allures d’allégorie. Dans son discours prononcé lors de la remise du prix Mario Antonio en 2001, Mia Kouto précise :

« Les pêcheurs locaux m’avaient dit qu’autrefois des bandes de flamants faisaient leurs nids dans ces parages. Mais depuis longtemps, ils ne venaient plus.

Les pêcheurs espéraient, néanmoins encore, la visite de ces maigres anges du vent. Traditionnellement, dans cet endroit, les flamants sont les éternels annonciateurs de l’espoir.
(…)

Le dernier vol du flamant parle d’une perverse fabrication d’absence –du manque d’une terre tout entière, d’une immense confiscation de l’espoir par la cupidité des puissants. La progression de ces prédateurs de nations nous oblige, nous écrivains, à un engagement moral croissant. Contre l’indécence de ceux qui s’enrichissent grâce à tout et à tous, contre eux qui ont les mains souillées de sang, contre le mensonge, le crime et la peur, contre tout cela la parole des écrivains doit se dresser. »

Tout comme Yoknapatawpha, le comté imaginaire qui sert de cadre aux romans de W. Faulkner, le village de Tizangara est un lieu littéraire où jaillissent fantasmes, contes, réalisme façonnant ainsi un tout nouveau visage de l’Afrique littéraire.

En conclusion, Le dernier vol du flamant est une belle (re)découverte pour les amateurs des récits de Mia Couto.


Traduit du portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro Rodrigues
Editeurs : Chandeigne, 2015 (Nouvelle Edition)
204 pages
20 €

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Un commentaire pour Le dernier vol du flamant de Mia Couto

  1. jostein59 dit :

    Le côtè burlesque ne m’attire pas vraiment mais j’avais noté L’accordeur de silences ( très beau titre).

    J'aime

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