Otages intimes de Jeanne Benameur

9782330053116
Chronique d’Abigail

Etienne s’en revient parmi les siens.
Etienne, le photographe de guerre, conserve dans sa rétine un flot d’images incontrôlables et incommunicables. Cette chambre noire de la conscience trouve son prolongement dans son Leica, l’appareil photo qui immortalise les champs de guerre, les champs de ruine que le personnage, être perpétuellement sur le départ, n’a de cesse de traverser…
Le fracas du monde, sa violence répétée, résonnent en lui comme un appel… jusqu’à cette expérience du confinement par la prise d’otages dont il fait l’objet. La violence extérieure, la déflagration des bombes, le fracas, trouve son prolongement dans cette violence retirée, cachée, dans le tête à tête et le compte à rebours de la prise d’otage.
C’est aussi le thème de l’Autre, de la rencontre à l’altérité, la sienne propre comme celle de celui qui nous fait face, qui tisse le propos de Jeanne Benameur. L’Autre, la violence, la dépossession de soi, l’attente, le silence en soi. Et même, le retrait, l’ici et le lointain se heurtent, se répondent. Ces motifs, mouvants, se reconfigurent sans arrêt.
Ainsi, parmi le quatuor des personnage principaux, il y a Irène, la Mère, celle qui ancre et qui s’ancre dans ce lieu, ce village, dans l’ordre du familier. Mais aussi dans celui de l’absent, le mari disparu, à l’ombre d’une attente en continu.
Il y a Enzo, menuisier et violoncelliste, qui sent le monde par ses mains ou dans le vertige de ses vols planés, le taiseux qui appartient à la terre connue du village. Il y a Etienne et il y a Jofranka, flutiste et avocate, tous les deux avides des territoires lointains, de la rencontre avec la détresse de l’autre.
Ces territoires, cette géographie, sont aussi ceux de l’intime. De la façon de creuser toujours plus loin en lui.
Etienne, libéré, rentre au village, regagne la matrice première, ce pays d’enfance. La Maison où il a grandi.
Le temps se suspend. Au confinement dans le lieu de la prise d’otage s’ajoute le face à face avec soi et une mort possible. Avec les images stockées et passées en boucle. Avec la honte d’être objet.
Dans le roman de Jeanne Benameur, il existe une place dévolue à la nature, qui ici console et répare, offre un asile bienveillant, l’ombre des arbres, l’onde fraiche qui lave et baptise pour une vie nouvelle. Le corps joue là un rôle de médiateur. Les sensations créent le contact avec autrui, réveillent des souvenirs, permettent la lecture du monde. La mémoire habite la chair, l’histoire des êtres se grave dans la mécanique du corps. Ainsi en va-t-il pour ces femmes détruites, à l’autre bout du monde, que Jofranka défend, écoute.
Les trois amis d’enfance, trois pôles d’un même triangle, se rejoignent afin d’accompagner et d’accomplir la guérison d’Etienne.
Dans ce lieu de la mémoire des premiers âges, les vibrations de la musique unissent les esprits et renforcent l’intime, disent ce que la voix est impuissante à formuler. Accueillis dans ce ventre, ce vase clos de la maison qui, tous, les a vus grandir, chacun apprend à habiter le présent.
A avancer en territoire inconnu, accepter ce confinement du for intérieur. Comment, à nouveau, accueillir l’autre, se faire réceptacle et témoin? Ou, au contraire, comment pousser la porte, franchir le cap de la découverte du lointain, de l’ailleurs?
Cette rencontre des trois amis, trois musiciens, trois trajectoires scellent un moment éphémère. Celui où l’on parvient à s’habiter pleinement, à s’ancrer dans le présent. Qui vient déjà de s’écouler…
Ce beau texte offre une plongée dans les abîmes et les lumières de trois personnages. Trois planètes en gravitation les unes autour des autres. Une langue ciselée, poétique, façonne ce récit en clair obscur, et amène le lecteur à refermer son livre, bien doucement…


Editeurs: Actes Sud, 2015
191 pages
18,80 euros

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2 commentaires pour Otages intimes de Jeanne Benameur

  1. celina dit :

    Une belle chronique qui donne envie d’aller à la rencontre de ces personnages. Je note précieusement, merci.

    J'aime

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