Les prophètes du fjord de l’Eternité de Kim Leine

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La Chute

« Elle reçoit un coup de botte dans le dos, sa tête bascule brutalement en arrière, son corps part en avant ; elle roule sur le bord, elle tombe en battant des bras, tel un tourbillon, elle laisse dans sa chute un cri vertical aussi inégal qu’un trait de fusain. »

Ce passage est extrait des dernières lignes du « Prologue ». La victime est une femme surnommée la veuve. Dès les premières pages, le lecteur est confronté au meurtre. Et quel meurtre ? En effet, si on se réfère à la thématique abordée qui insiste sur une double histoire : celle du pasteur Morten Pedersen et celle de la christianisation et de la colonisation du Groenland par le Danemark, ce meurtre est comme une répétition de la Faute originel et du meurtre premier qui plonge l’humanité dans les affres de la souffrance et de la Mort.

Kim Leine, poète, écrivain, voyageur devient prophète de son monde imaginaire puisqu’il annonce d’emblée à son public que le récit qui va suivre est teinté de drames, de violences, de meurtres et de tourments. Morten Pedersen, l’homme qui voulait devenir médecin se retrouve pasteur pour accomplir les désirs et impératifs du père. Il sera embarqué avec sa vache dans une expédition chaotique vers des terres « païennes » dont il doit baptiser des âmes « d’indigènes récalcitrants ».

Les prophètes de l’éternité peut être considéré comme un roman d’apprentissage du mal si nous nous intéressons à l’évolution spirituelle dudit pasteur. Celui-ci sera happé par la violence et la rudesse de cette terre glaciale et hostile au point culminant du pôle Nord. C’est la terre de la perdition, celle de la tentation et de la convoitise. Le viol des femmes désirées, la corruption des colons, le népotisme et la mainmise du puritanisme rigoriste entrainent Morten Pedersen dans la Chute et dans les tourments de l’âme qui ne sait plus quel chemin il faut prendre pour se sauver et obtenir le Salut pour les autochtones qu’ il aime et déteste en même temps. Morten perdra sa santé et assistera impuissant à sa propre déchéance physique et mentale…

Le titre évoque la renommée d’un couple Groenlandais, devenu célèbre pour ses visions du divin et pour avoir érigé une communauté dans la région du fjord de l’Eternité.

« Le village d’Igdlut consiste en une poignée de maisons en tourbe réparties le long d’une baie, à l’intérieur du fjord que les Danois appellent le fjord de l’Eternité, à deux jours de voyage au nord de la colonie. Il y vit une vingtaine de personnes, parmi lesquelles Maria Magdalene et son mari Habakuk. »

Ces prophètes constituent un danger pour la communauté des colons. La cohésion de leur groupe et son autarcie menace la couronne du Danemark. La jalousie, la colère embrasent les esprits et le paradis d’Igdlut est voué à sa perte…

Mais Les prophètes de l’éternité sont aussi un chant mélancolique dans lequel, la geste revient à son personnage principal, le Groenland lui-même. Kim Leine a su rendre hommage à cette terre par de somptueuses descriptions. Les paysages plongés dans l’hiver éternel évoquent par certains égards une magie, un enchantement des temps mythiques maintenant cachés aux hommes derrière une brume opaque. Le lecteur ne peut que se sentir touché par l’émotion qui se dégage de ce magnifique récit. Il oscille entre la pitié et le mépris à l’égard du pasteur qui se débat tant bien que mal entre un humanisme hérité des Lumières, le doute et la violence de ses actes…

En conclusion, Kim Leine nous offre là un premier roman qui confirme son talent d’écrivain. Il a su manier avec talent l’érudition et la prouesse littéraire. Il distille au travers de ces pages son expérience et son vécu amassés lors de son long séjour au Groenland.


Roman traduit du Danois par Alain Gnaedig
Editeurs : Gallimard, Coll. « Du monde entier », 2015
554 pages
29 €

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4 commentaires pour Les prophètes du fjord de l’Eternité de Kim Leine

  1. celina dit :

    Eh bien, je me laisserai volontiers embarquée dans cette épopée humaine au coeur du Grand Froid. Beauté et magie des espaces, de l’écriture, cela me tente beaucoup. Merci

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    • lemondedetran dit :

      Tu sais, au début j’avais du mal à suivre. L’intrigue est extrêmement bien menée mais assez complexe. Cependant, les premiers pages passées, il y a un plaisir grandissant et on se laisse prendre. Les descriptions sont grandioses. Si tu aime « La leçon de piano » de J. Campion, je pense que tu aimeras le livre car il y a des rapprochements à faire entre le traitement de l’image, sa beauté par la cinéaste et les paysages de K.Leine. Voilà. Je ne peux que te le conseiller…

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  2. jostein59 dit :

    Toujours d’étonnantes découvertes chez toi. Cela ne semble pas une lecture facile mais l’alliance du lieu et de la qualité de l’écriture doit effectivement bien servir une histoire toutefois bien sombre.

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