L’herbe des nuits de Patrick Modiano

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Chronique d’Abigail

L’herbe des nuits, roman au titre aussi poétique qu’énigmatique, se présente tel un voyage dans le temps.
En bien des points, cette oeuvre de Modiano prend une teinte toute Proustienne, évoquant une recherche du temps perdu dans un Paris où trois dimensions, trois époques se juxtaposent, se mêlent et se répondent. Trois Paris, trois âges de la vie, trois strates de la mémoire.
A la faveur d’une scène d’interrogatoire policier, motif idéal de l’accouchement de la parole et des replis de la conscience, un certain Langlais interroge, dès le début, le narrateur personnage sur ses mystérieuses connivences avec un réseau de personnages aux noms d’emprunts, nimbés d’un halo brumeux d’activités politico-clandestines…Sans qu’à aucun moment il ne soit possible d’aller au delà de la supputation…Ce que le lecteur peut déduire, c’est que le personnage principal, Jean, apprenti écrivain, personne discrète souvent désignée pour son sens poussé de l’observation, évolue en ces années 60, au gré des circonstances, du hasard, des rencontres. Le motif du fortuit vient se glisser là.
Ce Jean s’attache surtout aux pas d’une énigmatique jeune femme, insaisissable et sans attache, dont nous ne saurons quasiment rien à l’exception de son prénom Dannie.
L’un des fils conducteur de ce roman en forme de spirale, c’est aussi ce carnet noir, objet fétiche dont ne se sépare jamais Jean. Ce carnet incarne un recueil d’impression, une trace de la mémoire, des notes jetées en vrac sur les lieux, les gens… Le second fil conducteur, bien évidemment, relève du cours ambigu de la mémoire. De la déconstruction du souvenir. Cet enjeu du temps qui passe pose la questions des filtres, de la transformation de ce qui a eu lieu. Les événements prennent un éclairage différents, se parent d’un sens global dans l’après coup. Et cependant, paradoxe, il renforce le flou.
Ce vague, cette imprécision des contours confèrent aux rues, aux bars, aux personnages un aspect onirique. Et trouble. Le lecteur finit par avoir la sensation de déambuler, lui aussi, dans un soir qui n’en finit jamais. Dans une atmosphère crépusculaire et mélancolique à la fois.
Le carnet noir devient une sorte de palimpseste. Ses pages se recouvrent de notes, d’instantanés qui juxtaposent les époques. Car Jean recherche et retrouve, dans le Paris des années 60, celui de Baudelaire, Jeanne Duval, Tristan Corbière… Les références à l’écriture se multiplient. Archéologue d’un Paris littéraire, sa déambulation rêveuse amène Jean à traverser le temps et l’espace. Tandis que, trente ans plus tard, c’est le Paris des années 60, du contexte des guerres de décolonisation, des cafés clandestins,  que le personnage recherche dans le mouvement incessant de sa marche.
Il y a toute une poésie des lieux, des noms; La Barberie, cette maison de campagne qu’il a peut-être seulement rêvée, le Moulin d’Etrelles, la Framboisière… Et, dans l’esprit du narrateur, ce sont parfois les lieux qui prennent la valeur de signes à interpréter, de clins d’oeil du destin..
L’Herbe des nuits évoque la saveur insaisissable du souvenir incertain, aussi flou qu’un rêve, pourtant bien vécu. Mais aussi peu probable qu’une fiction. Le rythme lent de la déambulation finit par bercer, s’arrimer au flux d’une conscience nostalgique.
Ce texte, poétique, patient et ciselé, s’achève sur la notion du secret, celui impossible à percer, sur le souvenir et son relent si doux-amer…


Editeurs: Gallimard, 2012
192 pages

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2 commentaires pour L’herbe des nuits de Patrick Modiano

  1. celina dit :

    Merci pour ta chronique, toute en délicatesse, elle me replonge dans ce roman que j’avais beaucoup aimé. Il y a aussi »Dans le café de la jeunesse perdue », qui lui ressemble sur bien des points, et qui est tout aussi beau (comme souvent chez Patrick Modiano). C’est une écriture que je trouve bouleversante.

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