La petite bijou de Patrick Modiano

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Chronique d’Abigail

La petite Bijou va et déambule dans un Paris désert et crépusculaire. Elle promène, esseulée, son surnom précieux, gage d’une affection perdue.
Paris devient ville rêvée, ornée d’une géographie au caractère onirique, véritable peinture impressionniste; ainsi, les  dédales de rues aux noms familiers, le Boulevard de Clichy, la rue Courtou, les stations de métro sont autant de facette d’une ville-personnage. Un personnage vaste et enveloppant, que parcourt la petite Bijou, fine observatrice des détails, des odeurs, des sons dans une déambulation incessante.
Voilà une très jeune femme, presque une adolescente, égarée, un être aux semelles de vent, incertain, que rien ne rattache à une réalité tangible. Ses pas la guident toujours vers les mêmes lieux, avec une récurrence obsessionnelle sur cette toile de fond parisienne. Solitaire, la petite Bijou promène sa silhouette vulnérable sur ce décor expressionniste, détaché de tout souci de réalisme.
Vers qui, vers quoi marche Thérèse Cordère, autrefois surnommée la petite bijou? Ses errances semblent suivre un flux intérieur, une quête secrète. Si bien que tous les éléments du décor, les tiers rencontrés ici et là ressemblent à des projections inconscientes. Ainsi de cette boîte de nuit au nom énigmatique et anxiogène; le Néant…
C’est que la jeune fille, livrée à elle-même, a cru reconnaître sa mère morte en une femme arborant un manteau jaune un peu passé. Ce visage aux traits usés mais familiers, cette couleur fanée fonctionnent comme des signaux. Des prétextes à enclencher une enquête vers ses origines, le mystère d’une enfance bercée de non dits, nébuleuse, emplie d’énigmes non résolues, bringuebalée en des lieux anonymes, tout aussi mystérieux.
C’est aussi  l’émanation du désir fou de rejoindre cette femme, cette mère fantasque, distante, aux identités multiples, à la vie de Comédie. D’une façon douce, grave, Patrick Modiano raconte la blessure originelle, cette rupture de l’enfance, cet abandon.
Aussi fragile qu’un flocon, sa petite Bijou se voit ballotée, revient sur les lieux où vécut cette mère, accaparée par son propre rôle, toujours plus éloignée de toute vérité. Une inconnue. Elle suit, en un acte désespéré et pathétique, l’inconnue au manteau jaune. Son enquête, que le lecteur vit de l’intérieur selon le point de vue de Thérèse, prend des relents de roman policier. D’interrogations à tiroirs. En fait, il s’agit de souvenirs-tiroirs, d’un puzzle si éclaté qu’il restera impossible à rassembler… La petite Bijou demeure un personnage morcelé. La part de fantasme, d’irréel, la force de l’imaginaire semblent si puissants que la question nait de savoir quelle est la part  de mensonge chez la petite Bijou, de reconstruction après coup…
Avec une justesse et une finesse d’orfèvre, avec ce ton de mélancolie grave, loin de toute acidité des mots, Patrick Modiano raconte la quête de soi, la recherche d’une vérité d’un être esseulé. Son personnage, comme souvent, se nimbe de cette fragilité absolue.
Marionnettiste armé de tendresse et de compassion, écrivain sensible qui perce la solitude des êtres, c’est néanmoins vers une renaissance possible que Modiano conduira la petite Bijou.


Editeurs: Gallimard, 2001
160 pages
17,50 euros
Existe en version Folio (2002, 6,50 euros)

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2 commentaires pour La petite bijou de Patrick Modiano

  1. celina dit :

    Félicitations pour cette nouvelle chronique modianesque, belle et émouvante. Je n’ai pas lu ce roman, il m’attend donc désormais dans ma PAL. Il me fait penser à « Un pedigree », son récit autobiographique dans lequel il parle notamment de sa mère comédienne, absente. Des fils toujours qui se tissent entre ses différents romans, des thèmes jamais épuisés que je continue à trouver fascinants…Une magie constante. Merci !

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