La tentation du vide de Christos Chryssopoulos

9782330060633
Seule la Mort a sens

Le récit de Christos Chryssopoulos s’inspire d’un drame qui a secoué la petite ville de Williamstown sur la côte Ouest des Etats-Unis le 21 mars 1951. En effet, lors de cette triste journée, quatorze corps adolescents sont découverts par leurs parents. Tous se sont donnés la mort dans la plus grande intimité de leur chambre. Rien ne semblait annoncer cette fin tragique. Bref, personne n’a rien remarqué de suspect. Et pourtant…

Le lecteur fervent de Christos Chryssopoulos, reconnaît dans la structure narrative la griffe de l’auteur. En effet, l’écrivain se contente dans les premières pages de restituer les faits de façon chirurgicale. Il va de maison en maison, tel l’ange de la Mort pour annoncer et décrire au lecteur l’horrible découverte des corps par les parents. Cependant, il ne s’appesantit pas sur les émotions suscitées ni ne verse dans le pathos. Comme toujours dans ses romans –on se souvient du Manicure ou encore de La destruction du Parthénon –le lecteur arrive trop tard. Le drame est déjà arrivé et il n’y a plus rien à sauver. La seule issue qui reste est de tenter de comprendre le pourquoi et le comment qui ont motivé le drame. Autrement dit, s’intéresser à l’étiologie de la violence.

Ainsi, la première partie, la constatation froide des faits entraine son enquête. Le lecteur se substitue aux forces de l’ordre et au FBI pour mener l’enquête. Notre auteur sème les indices. Il énumère les grandes lignes de la vie de Betty Carter et du mystérieux Antonios Pearl. Il décrit les crises métaphysiques de la jeune fille, perturbée et psychologiquement fragile. Il place la lettre d’Antonios Pearl à la fin du roman et distille dans cette missive, celle d’un maître de pensée à son élève, la jeune Betty, les détails et enseignements qui pourraient expliquer ces suicides.

La tentation du vide n’est pas le dernier roman écrit par Christos Chryssopoulos. Il a été traduit récemment par Actes Sud, mais écrit avant cette date, à une époque où l’auteur est encore inconnu en France. Cependant, nous voyons déjà se faufiler un thème de prédilection de l’écrivain à savoir sa curiosité pour la nature humaine dans sa capacité à détruire et à se détruire. La tentation du vide se veut être une contre exemple, un contre sens de la philosophie bouddhiste du vide. Ainsi, l’auteur ne met-il pas en sous-titre le vocable shunyata traduit du sanskrit et qui résume l’essence du vide comme vérité intrinsèque contenant le souffle et l’énergie vitale, le grand tout dans lequel tout naît et tout revient à l’état d’énergie pure ?

Au vide vital répond ici le vide du rien, le vide du nihilisme dont Pearl fait l’apologie. Dans ce grand rien, Dieu comme le reste n’a pas d’existence ni de justification logique. Seule trône la Mort. D’elle, procède l’existence de Dieu et non l’inverse. Dans sa lettre à Betty, Pearl renverse ainsi le dogme chrétien selon lequel c’est le Christ qui vaincra la Mort à la fin des temps. Le lecteur comprend alors que le confesseur de Betty ne sert plus à rien. Son suicide procède d’une logique presque mathématique. Dans la bataille du verbe, il a perdu sa superbe et ne parvient pas à sauver l’âme de Betty ni son Salut si tant est que ces mots aient un sens dans la « théologie » de Pearl.

Cependant, les failles du raisonnement d’Antonios Pearl et sa pensée souvent tautologique sont des moyens subtils pour l’auteur de railler son système de pensée.

En conclusion, comme à chaque fois chez Christos Chryssopoulos, les thématiques abordées sont complexes et en même temps fascinantes car elles soulèvent le noir rideau laissant voir la détresse mais aussi la capacité de l’homme à ériger la destruction en art. Ce que Eric Fromm nommera « La passion de détruire ». Il est sans conteste que La tentation du vide est un récit clé qui conditionne et détermine déjà les actions du protagoniste de La destruction du Parthénon mais aussi de personnage du Manicure pour ne citer que ces deux là.

Encore une fois, les éditions Actes Sud nous offrent là un beau présent. Le style simple et acerbe à la fois hisse cet écrivain au rang des plus grands auteurs contemporains, apte à photographier les mille facettes de l’âme humaine. L’homme de Christos Chryssopoulos est le sujet de tous les possibles. Il est un sujet en devenir.


Roman traduit du Grec par Anne-Laure Brisac
Editeurs : Actes Sud, 2016
160 pages
18 euros

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3 commentaires pour La tentation du vide de Christos Chryssopoulos

  1. celina dit :

    Je n’ai encore rien lu de Christos Chryssopoulos. Il va falloir que je comble cette lacune ! Belle découverte, merci.

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