L’oeil le plus bleu de Toni Morrison

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Black is beautiful
(Chronique d’Abigail)

L’oeil le plus bleu sonne l’entrée en littérature de Toni Morrison, jeune écrivaine alors âgée de 39 ans, dans l’Amérique des années 70.
Ce premier roman prend la dimension d’une nécessité impérieuse, du besoin vital de donner une voix, un nom, des mots à cette partie de la population qui fait alors encore l’objet d’un racisme endémique: les Noirs. Son propos, puissant, sonde la trame des relations de violence qui régissent les rapports entre noirs et blancs. Cette première publication amorce ainsi la carrière de l’une des figures majeures de la littérature américaine contemporaine.
Déjà, la langue forte, ample et charnelle de Toni Morrison s’y déploie à travers ce recours aux métaphores, aux images qui conduisent les évocations même les plus dures, les plus brutales aux confins de la poésie.
L’écrivaine narre une malédiction; celle de naître noir. Cette peau Noire dans l’Amérique des années 40, décennie au cours de laquelle se déroule l’intrigue, devient ce masque de ténèbres derrière lequel toute identité disparaît.  Le regard que pose le blanc ramène à la couleur, à cette couleur ostracisée, cette épiderme  qui empêche les possibles, les renferme, les interdit dans une société qui pointe l’ethnie de tout un chacun, du WASP au latino, du métis au Noir. Ainsi, dès le berceau, le Noir ne peut ignorer qu’il est Noir, tandis que le blanc n’a pas besoin de s’identifier comme et de se positionner comme tel. Quand l’un voit le Noir dans le miroir, le second ne voit que lui-même…
L’oeil le plus bleu n’est ni plus ni moins que le fantasme de fillettes noires de ressembler à Shirley Temple, de posséder ses boucles blondes et son teint de lait… C’est l’histoire de cette violence intrinsèque qui pousse une enfant Noire, Pecola, à considérer qu’elle serait enfin vue, enfin considérée, voire- qui sait?- aimée si elle se parait des attributs blancs. L’inimaginable amputation de soi-même, le renvoi constant à l’équation noir = laid, conduit Pecola, mais aussi les petites Claudia et Frieda, à sublimer la haine du blanc, de sa domination, du déni auquel il renvoie l’autre, le Noir, en une envie de ressembler à une blanche. Avec une acuité absolue, Toni Morrison démonte ce mécanisme psychique chez ses personnages: admettre cette haine, donc dans le même temps son impuissance à s’opposer au déni et à la domination du blanc, amènerait à sa propre annihilation. A une auto combustion. Elle possède, cette haine, une ampleur si insupportable qu’elle emprunte soit le chemin de l’identification, du désir de ressembler à l’objet haï. Où plante dans l’esprit de l’ensemble des personnages une haine de soi-même, un dépit, une mésestime qui charge les relations familiales de violence, et charge de cruauté les jeux entre enfants noirs. Ce qui conduit à cette scène troublante où des enfants noirs, croyant insulter Pecola, lui lancent: » Noire-de-peau Noire-de-peau, ton père dort à poil ».
Ainsi Cholly, le père de la petite Pecola, intègre un sentiment d’impuissance, de dévirilisation face aux blancs, reportant son agressivité et sa tendresse mêlées sur les siens. Ainsi Polly, la mère de Pecola, se réfugie dans un statut de martyre, considérant que cette vie est sa croix, pour l’exemple…
L’oeil le plus bleu pose une analyse sans concession, lucide et redoutable sur l’impact, dans la vie familiale, de ce mépris de soi intégré, de la tension continuelle, notamment entre hommes et femmes, jusque dans la sphère intime des rapports sexuels.
Toni Morrison démonte aussi cette logique qui rend, pour Cholly, si douloureux l’affection de sa fille à son endroit, si impossible une construction d’identité de père: » Que peut dire un Noir liquidé au dos de sa fille de onze ans? (…) S’il regardait son visage (…) il verrait ses yeux hagards et pleins d’amour (…) l’amour le mettrait en fureur (…) Qu’est ce que ses gros bras et son esprit confus pouvaient accomplir qui lui vaudrait son propre respect et qui lui permettrait d’accepter l’amour de sa fille? »  . 
L’écrivaine divise son roman selon les quatre saisons; elle remonte le temps, cherche dans cette histoire de vie des principaux protagonistes, Cholly et les humiliations de jeunesse, Polly et ses déceptions rentrées, Pecola et sa soif d’amour ce qui crée en germe le drame annoncé. Le viol de Pecola par son père en une scène d’inceste dure et sans voile. Le basculement qui s’ensuivra de l’enfant vers la folie, l’absence de compassion de la communauté noire pour Pecola seule face à ce destin.
Toni Morrison, par la magie du verbe qui est sienne, invoque et donne une voix aux Noirs. Elle restitue leur humanité à ceux qui en ont été spoliés, par la voie de l’esclavage ou de la ségrégation. Elle narre l’héritage forcément complexe d’une Amérique post ségrégationniste. Les cicatrices, la difficulté de parvenir à des relations normales et sans équivoques. La force de ce roman, c’est son absence de complaisance, la force de l’intelligence et du talent qui le parcourent. C’est aussi ce destin, poignant, de Pecola, fillette Noire, victime expiatoire d’une société déchirée par ses haines raciales. Le livre se referme, paré de sa modernité, de son écho étrangement contemporain. Il se clot aussi sur la folie de Pecola, son abandon. Cette oeuvre là, la première de Toni Morrison, laisse chez le lecteur son empreinte durable.


Roman traduit de l’Américain par Jean Guiloineau
Editeurs: Christian Bourgois, Coll « 10/18 », 2008

224 pages
7,10 euros

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3 commentaires pour L’oeil le plus bleu de Toni Morrison

  1. jostein59 dit :

    J’ai lu Beloved et les trois derniers romans mais je ne connaissais pas celui-ci. Ce premier roman semble déjà bien maîtrisé et amorce le combat littéraire de l’auteur.

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  2. celina dit :

    Je ne connais pas encore très bien Toni Morrison. J’ai lu ses trois derniers romans je crois, « Home », « Love » et « Délivrances » mais pas encore ceux du début. J’ai été marquée par la force de son écriture et de son propos et pour ce premier roman, cela a l’air encore plus puissant. Terrible, mais beau…Merci pour ton billet.

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    • lemondedetran dit :

      Mile pardons. Je viens de me connecter après deux semaines harassantes. Oui. C’est un très bon roman qui ouvre la problématique des Afros Américains. On peut le considérer comme précédant Beloved. J’ai beaucoup aimé. A très bientôt Celina. (Abigail)

      Aimé par 1 personne

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