L’arbre du voyageur de Hitonari Tsuji

arbre voyageur
Chronique d’Abigaïl

Le bref roman d’Hitonari Tsuji se calque sur la démarche de quête d’une figure tutélaire et obsessionnelle; celle du frère aîné, Yuji, nommé, absent de la scène du roman, axe gravitationnel des on cadet.
C’est celui-ci d’ailleurs, qui raconte, à la fois narrateur et personnage, la filature obstinée qui met ses pas dans ceux d’une ombre insaisissable. Cette entreprise démarre lors d’un moment clef, d’un tournant dans la vie de ce frère cadet; celui de la mort de ses deux parents, le plaçant dans la situation d’un orphelin, détenteur, à son tour, de la mémoire et du lien familial. Ce deuil l’amène à affronter un sentiment de solitude, d’incomplétude, le poussant à ne pas différer la recherche de l’aîné, être volatile, nimbé de mystère, véritable étranger dans la maison…
A proximité du couple parental, doux et tendre, que l’on imagine tels deux inséparables, animé d’une tendre empathie, grandissent Yuji, l’aîné, et son jeune frère. Neuf années les séparent, renvoyant l’un au pays de l’enfance quand l’autre déserte la maison familiale. De façon révélatrice et troublante, le cadet, dont le lecteur ignore le prénom, ne se présente et ne se définit auprès de tout un chacun que d’une seule façon: » Je suis le frère cadet de Yuji Takaku ».
Cette phrase, refrain réitéré, rythme les rencontres et semble correspondre à la définition que le personnage construit alors de lui-même, satellite autour du pivot, cadet à l’ombre de l’aîné. En se présentant à autrui, c’est son patronyme qu’il choisit de mettre en avant, Takaku, c’est-à-dire qu’il se définit par la filiation, le clan, le patrimoine commun entre ce frère à l’absence envahissante et lui. Il ne se donne à lui-même aucun prénom, se fond dans un vide psychique, dans l’incapacité à être seul et unique.
Ce que narre Hitonari Tsuji se rapproche du thème du double, de cette confrontation à soi qui, lui, serait passé de l’autre côté du miroir. le double, ici, c’est ce frère recherché dans le dédale nocturne de l’univers urbain tokyoïte, branché, dans ce bain de foule mouvante, masse à la fois anonyme et ordonnée, confondue en une sorte de personnage protéïforme qui happe chacun dans son mouvement de vague, dans sa marche continuelle, entrainant ceux qu’elle absorbe.
Le jeune frère s’immerge dans le bain sensoriel des sons, du bruit, celui des bars, des boites de nuit, dans l’éclairage artificiel et agressif des néons.
Il déambule, suit les lieux fréquentés par l’aîné, qu’il finit par croire mort.
L’auteur crée une métaphore: dans un Japon en quête d’homogénéité, soucieux d’un ordre hiérarchique immuable, comment parvenir à s’individualiser? A ne pas se sentir aliéné et happé, intégrant la violence intérieure du renoncement à soi? En effet, où se trouve la délimitation de chacun au milieu de ce Tous obligé, contraint, constant?
Peu à peu, un glissement étrange se produit. Les traits de l’aîné se fondent sur ceux du cadet, les épousent tel un masque. Le portrait d’un être ambivalent, charismatique se dessine, entité vampirique et abstraite qui fascine et prend possession de ceux qu’il croise, les amenant à une adhésion aveugle à ses désirs, ses croyances; anciennes conquêtes, collègues… Jusqu’à se donner la mort.
Cette quête éperdue, inachevée, se déroule à l’ombre de l’arbre des voyageurs, arbre totem: » Ce nom vient d’une particularité: l’eau s’accumule dans cette partie (…) explique Yasuda en désignant la base du pétiole. Les voyageurs assoiffés coupent la tige à cet endroit et se désaltèrent avec l’eau qu’elle contient (…) ce genre d’arbuste atteint facilement 10 mètres de haut. »
De même, les croyances de Yuji désaltèrent ceux qui viennent à lui, épousant son rejet sociétal, adhérant à son désir de mort présenté comme acte libératoire. C’est un gourou, absorbant l’énergie vitale de ses victimes, tissant une toile autour d’eux.
C’est aussi une façon pour l’auteur d’écrire l’aspiration à un ailleurs respirable, une dimension nouvelle, détaché du collectif étouffant.
Le cadet ne deviendra lui-même, peut-être, qu’en acceptant la rupture, la douleur de n’être que soi.
Peut-être…


Roman traduit du japonais par Corinne Atlan
Editeurs: Mercure de France, 1992
148 pages

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