Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby

9782330066482
Chronique d’Abigail

Une femme solitaire, petite silhouette fragile, arpente à pas comptés les décombres d’un grand vaisseau blanc, qui flotte, là, au milieu de la forêt dans la luxuriance d’une nature ayant repris ses droits. Percés d’arbres, de branches et de verdure, les restes du navire sonnent déjà comme la métaphore de la mémoire enfouie, cachée et de la force irrépressible de la vie.
Voilà les restes d’une nef destinée aux isolés, aux mis en quarantaine, aux contagieux. Un îlot réservé aux oubliés de la Sécurité sociale et des Trente Glorieuses, témoins gênants d’un temps pas si lointain, menace à étouffer, classe dangereuse mais résignée au final…
Du sanatorium d’Aincourt, il ne reste que ce squelette de bâtiments, ces débris, ces vestiges soigneusement dérobés à la vue. Qui, qui se souvient encore de ravages de la Tuberculose?
Car, pour son nouvel opus Valentine Goby, une fois encore, a effectué un impressionnant travail de recherche. Archéologue d’une mémoire collective embarrassée, elle a poursuivi son oeuvre d’excavatrice des zones d’ombres et d’oubli, celle des replis englobant ces oubliés de l’Histoire officielle… Celle de la victoire de la médecine, du miracle de la couverture vaccinale qui allait, une fois pour toute, endiguer le fléau du bacille de Koch. Faire reculer la tuberculose.
On s’en souvient, déjà avec Kinderzimmer, Valentine Goby avait pointé du doigt un tabou; celui de la maternité à l’ombre des chambres à gaz, celui de la grossesse dans la fumée du Crématoire, scandale de la vie accrochée, du foetus lové dans un royaume d’extermination mécanisée…
De sa plume au style efficace et personnel, l’auteure retrace l’histoire qui se camoufle dans l’Histoire. Celle des petits, de ceux qui n’ont pas raflé la mise, embarqués vers le miracle économique, mais qui, au contraire, restent sur le bas côté, bouche bée, les relégués d’un monde disparu dont on n’a guère envie de se souvenir dans un destin national nimbé de l’aisance retrouvée.
Dans les années 50, Odile et Paulot, propriétaires du Balto, font boire et danser la petite ville de la Roche-Guyon. Commerçants, couple d’éternels amoureux, les assauts du bacille qui dévorent les poumons de Paulot enfièvrent à leur tour le sang d’Odile. Ce fantôme médiéval de l’épidémie, punition des imprévoyants, s’abat sur la famille Blanc… Celle-ci va se voir dépouillée d’elle-même, objet de décisions du collectif à leur encontre. Le corps du tuberculeux ne lui appartient plus, pas plus que le destin de sa famille scellé par les mesures prophylactiques de l’Assistance Publique d’alors; hôpital pour les adultes, placement pour les enfants. Dénuement social pour tous.
Ce que narre ici l’auteure, c’est cette bouteille à la mer lancée par la fictive Mathilde et la vraie Elise Bellon. Le prétexte en est la requête de Mathilde, personnage essentiel du roman, électron vivifère, adressée à l’auteure afin de faire oeuvre de mémoire. Afin que l’oubli n’ensevelisse pas davantage encore ces esseulés de la médecine moderne, les derniers tuberculeux enfermés dans les derniers sanatoriums. Ce mot qui suffit à éveiller les hantises anciennes des défaites humaines, de la science impuissante.
La jeune Mathilde devient témoin, sujet et actrice de la descente aux enfers programmée dans le combat livré, à coup de chirurgie mutilante, par la médecine d’alors, celle qui précéda l’endiguement du bacille. Certes, le vaccin est obligatoire dès 1950… Certes, la Sécu se déploie dès 1946… Certes, les années 60 entament le redressement économique…Mais pas pour tous, pas pour les Blanc, commerçants sans couverture, destinés à une dégringolade continue.
Son énergie butée, son amour pour ce couple parental pousse Mathilde à refuser l’éclatement familial. Elle veut, avant tout, reprendre possession d’elle-même, de sa fratrie et refuse la colonisation des coeurs et des âmes par les services sociaux.
La jeune fille grandit à l’ombre du sanatorium, au rythme de ses visites à bord du navire hissé parmi les arbres… Peu à peu, elle prend une conscience plus global du monde qui l’entoure. Peu à peu la Guerre d’Algérie s’invite dans la paysage. Cette violence, qui oppose et gangrène la société de l’intérieur, crée des exclus, des boucs émissaires, trouve une symétrie dans l’infection galopante qui envahit les organes de Paulot.
La quête d’émancipation de Mathilde, qui refuse le destin désigné pour elle par l’Assistance, rencontre un écho dans la soif d’indépendance de l’Algérie…
Un monde prend fin. Celui des colonisateurs, celui de l’exclusion et de la  prise  de possession du corps des contagieux. Le patient devient un sujet.
La sécu se déploie, l’Algérie devient indépendante.
Mathilde s’ouvre à ce monde nouveau…
Valentine Goby offre un récit riche, intense. Un beau roman, empli de la force de la conviction et d’un travail de recherche à découvrir.


Editeurs: Actes Sud, 2016
266 pages
19,80 euros 

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Cet article a été publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2016. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby

  1. jostein59 dit :

    Superbe chronique (comme d’habitude) qui fait honneur à ce roman que j’ai moi aussi beaucoup aimé.

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  2. celina dit :

    J’avais noté ce titre pour la rentrée et suis ravie de lire un beau billet à son sujet !

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