Des hommes de peu de foi de Nickolas Butler

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Les héros sont fatigués
( Chronique d’Abigail)

Voici un grand roman Américain, porté par le regard tendre et sans concession d’un jeune écrivain déjà prometteur, Nikolas Butler.
Avec une mélancolie qui court entre toutes les lignes de ce très beau récit, Nikolas Butler place en miroir et renvoie dos à dos, comme liées par un fil ténu, par une promesse jamais formulée mais obsédante comme le Destin,  les destinées de trois hommes, trois êtres aux prises aussi avec l’Histoire, celle d’une certaine Amérique qui court des très conservatrices années 60 à un futur tout proche, 2019.
D’un chapitre à l’autre, d’un sort à l’autre, c’est une question perpétuellement réitérée, une interrogation fondamentale qui scelle la tournure du parcours de vie des trois protagonistes. Ce qui traverse, au delà des trois figures masculines, la trame de ce livre, c’est une question:  Comment être un homme? Que signifie l’identité masculine, a fortiori confrontée à l’exigence et au mythe du héros? Peut-on résister à la force de cette illusion sans être broyé? Sans y laisser son âme? Autrement dit, s’arroger le droit d’incarner un vaincu?
Car, finalement, quelle autre charge de promesse, impossible à tenir, conduit à cette tragique percée des illusions, fatale pour les uns, puisque les menant au suicide, intenable pour les autres, puisque les entourant de solitude?
Nikolas Butler interroge également la filiation, ses manques de courage, ses non dits… Il met en scène cette difficile naissance du lien du père au fils, parfois teintée de frustrations, de déceptions réciproques, ainsi de Nelson, le boy scout, avec son père, taiseux ivrogne et brutal. Il s’ensuit une quête d’approbation ou, a contrario un sentiment  de rejet qui vont poser le socle d’une colère intime, en devenir, d’une angoisse ancrée, de cette fêlure qui cimentera les amitiés futures, cette reconnaissance entre pairs… A défaut des pères…
Ainsi du jeune Nelson et du sien. Nelson, jeune scout objet du harcèlement de ses camarades, isolé, bon élève, loyal…C’est l’Amérique des années 60, de la bienséance, de la domination virile qui n’a pas besoin du verbe, du culte de la force. A chaque fois, le lieu est celui de l’espace clos, isolé au coeur du Wisconsin et d’une nature quasi sauvage, d’un camp scout. L’idéal d’homme bon, du respect des règles pour être un bon citoyen, de la maîtrise de soi, c’est-à-dire de ses pulsions et désirs, régissent le for intérieur du jeune garçon, malgré la douloureuse indifférence d’un père physiquement présent, insatisfait et d’une mère résignée… Confronté à la violence du premier, puis à son abandon,  la faiblesse de sa mère c’est le vieux Wilbur qui sera son tuteur… Très vite, l’apprentissage de Nelson se fera à travers la nécessité de la force, l’obligation de la vigilance, avec pour prix à payer la solitude, l’héroisme contestable d’un Nelson devenu vétéran de la guerre du Vietnam, hanté par d’indicibles cauchemars…
Face à lui, Jonathan, un double inversé, un ex frère ennemi devenu meilleur ami, ex scout, père à son tour. Trop conscient du prix à payer face au mythe du héros, refusant ce morcellement intérieur, on le voit tenter, impuissant, d’en détourner son jeune fils, Trévor…
Nelson, Jonathan, Trevor… Chacun prend position, vit son propre chemin de perdition. Ainsi Trevor, fils des pères, admiratif de Nelson, deviendra un héros mort, un père fantoche dont l’ombre plane sur son propre fils, Thomas…Ex membre des Unités spéciales, homme à la morale intransigeante, il s’est pourtant, lui aussi, condamné à cette innocence perdue, à la découverte de cette part d’ombre, celle des affamés, cette colère qui gronde, insatiable, qu’il a regardé en face. Qui le hante. Qui façonne ses gestes, sa vie. Son esprit demeurera habité par cette tête de Gorgone, jusqu’à son propre assassinat.
Nikolas Butler aborde le thème de fond d’une certaine violence, celle que la société Américaine exporte vers d’autres contrées, mais aussi celle qui lui est intrinsèque. Avec une nostalgie nimbée de poésie, avec une profonde humanité, l’auteur sonde le coeur de ces hommes, écrasés par les exigences, rattrapés par l’impossible, par cette quête répétée de l’héroisme, cette impossibilité d’être un vaincu, la confrontation aux désillusions, la perte de soi.
Mais il n’y a là ni défaitisme, ni désespérance. En suivant, des années 60 à aujourd’hui les destinées entremêlées de personnages tellement humains et imparfaits, Nikolas Butler élabore une fresque à la fois intimiste et auréolée des paysages encore préservés de son Wisconsin natal. Car la Nature a aussi toute sa place, havre de beauté, ultime îlot de pureté et d’émerveillement, à l’image de ces cerfs albinos, entrevus à la lisière d’un lac, venus s’abreuver par une nuit claire…


Roman traduit de l’américain par Mireille Vignol
Editeurs: Autrement, 2016
527 pages
23 Euros 

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2 commentaires pour Des hommes de peu de foi de Nickolas Butler

  1. jostein59 dit :

    Un auteur remarqué avec son premier roman. Je le note aussi pour plus tard.

    J'aime

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