Ecoutez nos défaites de Laurent Gaudé

laurent gaudé
L’ambiguïté de Nikê

Ecoutez nos défaites est le dernier opus de Laurent Gaudé, écrivain habitué à se pencher sur la condition humaine en perpétuelle extase devant des leurres dont le sort, le destin ou les dieux –peu importe le nom ou l’entité responsable –jalonnent sa route.

Ivres de sang et de gloire, selon Hésiode, les hommes depuis l’âge d’airain sont en quête permanente de victoires volées sur les cadavres fumants de leurs ennemis, inconscients de courir à leur perte. Car la déesse Nikê est bien cruelle et ironique. Elle se moque des vainqueurs et conquérants aux bras chargés de butins. Elle sait, par sa nature divine, que tout se paie et que la victoire laisse toujours un goût amer à ceux qui l’ont conviée au festin. Achille en sait quelque chose…

Ecoutez nos défaites nous renvoie à cette problématique. Laurent Gaudé nous propose une réflexion sur ce qu’est la guerre, la défaite et la victoire. Son titre est déjà évocateur. Il se veut conteur tel un griot qui interpelle son public le temps d’une histoire. Mais il se pourrait que l’intention de l’écrivain soit plus complexe. A l’heure où les barbares sont à notre porte, fauchant sans pitié les fleurs de l’Espérance, l’auteur met en garde et les uns et les autres. Ecoutez nos défaites nous interpelle directement. Ces défaites, ce pourrait bien être les nôtres quelque soit notre identité civilisationnelle et communautaire. Il s’agit ici de la défaite morale. Il s’agit ici de l’abandon de l’éthique au moment où « les hommes en noir » veulent être les Maîtres du Temps en détruisant les trésors du passé, témoins des heurs et malheurs antiques. Il se pourrait aussi que notre indifférence devant l’atrocité nous mène à notre perte. Le lecteur est invectivé dans les pages 174, 175. Il est forcé de contempler en face son égocentrisme, son narcissisme de bon aloi. Voici un extrait :

« Il quittait Erbil et les camps d’entraînement kurdes. Il quittait le regard droit de Shaveen qui se battait parce que sa sœur avait été enlevée par Daech lors de la prise du mont Sinjar. Il quittait les camps de réfugiés, avec toutes ces mères qui ont le visage épuisé et contemplent leurs enfants en se maudissant de n’avoir rien d’autre à leur offrir. Il avait quitté tout cela et deux heures plus tard à peine, d’un coup, en sortant de l’avion, alors que sa veste avait encore l’odeur du Kurdistan, les duty free à perte de vue, les valses de Vienne en musique d’ambiance dans tous les couloirs. C’était le mois de décembre, alors bien sûr les jouets en tête de gondole et les faux pères Noël aussi… Il avait été tétanisé, ne sachant plus que faire, ne pouvant ni parler, ni avaler quoi que ce soit. C’est le même monde. A deux heures de vol à peine. Le même monde : cette vendeuse aux cheveux nattés à la robe tyrolienne ridicule avec décolleté pigeonnant, pour que les hommes d’affaires s’arrêtent et achètent une boîte de chocolats (…) vit dans le même monde que Shaveen, fusil automatique en bandoulière, ou que les gamins pieds nus du camp de Kawergosk, qui n’ont pas encore compris, parce qu’ils sont trop petits, que leur mère est en train de s’assécher, chaque jour qui passe, et qu’elle n’aura bientôt plus de sourire en elle. C’est le même monde, laid d’être si différent, côte à côte. »

Avec Laurent Gaudé, l’attaque n’est jamais directe. C’est que l’auteur est dans la finesse. Il laisse le lecteur face à lui-même. Il le laisse interpréter lui-même la chose, seul avec sa conscience. La grâce et l’élégance de son écriture n’atténuent en rien la vigueur de son attaque car le monde est bien étrange. Il est façonné depuis des siècles par les stratèges et tyrans acclamés. Ceux que Laurent Gaudé classe dans la catégorie des « héros ». Son récit est une superposition de destins, celui de Darius, le fuyard, le vaincu d’Alexandre ; celui du général Grant, vainqueur de l’armée sudiste lors de la Guerre de Sécession ; celui d’Hannibal et celui d’Hailé Sélassié. Des existences glorieuses en apparence mais peu connaissent réellement la part d’ombre qui les habite. Grant est rongé par des visions d’horreur et devient une bien piètre figure au soir de sa vie. Hannibal se suicide et l’empereur d’Ethiopie, un honorable souverain devenu tyran, succombe de façon pathétique dans une obscure prison, ignoré de tous. Tant de destins brisés ou rendus pitoyables. La lance de la Mort n’oublie pas non plus les « héros modernes », assassins « fabuleux » aux mille morts tels Chris Kyle ou Eric Maddox. Là aussi Laurent Gaudé excelle dans l’art de montrer des vérités nues, de brosser des portraits d’hommes « glorieux », tombés de façon banale et pitoyable car la victoire n’est accordée que si on accepte de signer un pacte avec le diable. La vérité est que « Les hommes finissent toujours vaincus. (…) il emmène avec lui tout ce qu’il a été et meurt sans regret car le reste n’est rien. »

En fin de compte, quelle leçon tire le lecteur de tout cela ? Seuls trois personnages semblent tracer une ligne médiane. Ainsi Assem subit l’épreuve du feu et malgré lui en se retrouvant face à Job, personnage désabusé et impitoyable, tel le Kurtz de Conrad régnant sur un monde en ruine. Assem représente cette humanité qui est en quête du sens, le sens de la victoire dans toute action humaine. La palme revient peut-être à cette archéologue, rongée par un cancer, qui cependant, continue à traquer aux quatre coins du monde, les objets d’art volés afin de redorer le blason de l’être humain dans ce qu’il est capable de produire de Beau. La jeune femme représente probablement pour l’auteur, l’unique espoir possible, un étendard contre la violence et la barbarie.

En conclusion, Ecoutez nos défaites est un roman doté d’un écriture remarquable empreinte de poésie. Laurent Gaudé a su manier avec habileté l’actualité présente et l’utilisation du substrat mythique pour façonner une œuvre magistrale.


Editeurs: Actes Sud, 2016
282 pages
20 euros

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Cet article a été publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2016. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

8 commentaires pour Ecoutez nos défaites de Laurent Gaudé

  1. jostein59 dit :

    Cela me semble un très bon roman de cet auteur que je ne rate jamais. Noté pour mes prochains achats en librairie.

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  2. vivi dit :

    Quel livre de cet auteur recommanderais tu pour une première approche stp ?

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  3. Ping : POUR SEUL CORTEGE – Les petites lectures de Virginie

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