Tropique de la violence de Nathacha Appanah

A19755
Terres oubliées
(Chronique d’Abigail)

Au tout début, il y eut Marie.
Marie la métropolitaine, qui tombée amoureuse de Chamsidine le Mahorais, le suivit sur son île. L’île aux parfums, l’envoûtante, parée de sa lumière, de fleurs, d’effluves d’ylang ylang, de tissus aux couleurs bigarrées, dans la déambulation de sa foule accueillante.
L’insularité trompeuse la capte et saisit son coeur, son esprit d’abord par le filtre de l’amour et du désir, en dépit d’indices semés ça et là, lapsus de la tragédie à venir, révélateurs de ce qui menace. De ce qui gronde déjà, dans l’ondoiement et la luxuriance d’une Nature impérieuse. Marie ne voit-elle donc rien venir?
Ces troupeaux d’enfants, cette explosion de natalité, fleurissent et empoisonnent son coeur et son regard envieux de femme privée de sa fertilité. Cette abondance de nouveaux nés, seule richesse dans le dénuement, débarqués là par une cohorte de clandestins, incarne la prémisse de ce qui va advenir… La misère et l’attente les accompagnent, les files d’attente que Marie croise au retour du travail, cette attente passive, continue, quasi animale. Cette grouillance d’humanité est déjà un avertissement.
C’est ainsi que Marie recueille Moise, l’enfant de la haute mer, arrivé là à bord d’un kwassa sanitaire, livré à elle par une mère horrifiée du mauvais présage dont le nouveau né est porteur: il a l’oeil du Djinn, un oeil vert et un oeil noir.
Ainsi Moise vint à Marie… Ainsi l’enfant craché par les flots, indésiré, arrive à Marie la blanche, la métropolitaine…
Cependant, très vite, l’exceptionnel sixième roman de Natacha Appanah amène le geste initial et déclencheur de ce récit polyphonique, dans lequel cinq voix s’entrelacent. Le meurtre d’un enfant par un autre; Moise, le désiré, le fils attendu va dérouler le fil de sa jeune vie, raconter, dire comment, pourquoi il a abattu Bruce, le « roi de Gaza »…
Ces cinq voix montent, s’élèvent à tour de rôle, racontant tel un choeur antique, la montée inéluctable du malheur, la Tragédie annoncée dans un décor d’Eden, la mise en branle du destin sous la lumière aveuglante d’un soleil de plomb qui ne peut rien laisser dans l’ombre…
Cinq regards nimbés d’humanité et d’impuissance, qui narrent tour à tour l’engrenage, l’inévitable sur cette terre oubliée.
Avec force, avec poésie, Natache Appanah dit et dénonce un aveuglement métropolitain, expose la situation explosive d’une poudrière à ciel ouvert. Bruce et Moise sont la métaphore de cet te inscription dans le malheur. L’auteure raconte Koweni, ghetto acculé à Mamoudzou, surnommé Gaza, pour dire la spontanéité d’une violence qui peut surgir à chaque angle de ce bidonville, accroché aux ordures et à une improbable survie.
Koweni, sur lequel règne Bruce, le roi des enfants des rues, hordes de damnés, crasseux, affamés, enfants-soldats à l’esprit empoisonné par la consommation du « chimique« , le regard brillant de l’éclat de toutes les drogues.
Elle dit le mélange de stupeur, de bonne volonté et d’ignorance de Stéphane, jeune blanc venu en mission… Elle entrecroise les narrations des deux frères ennemis, siamois et revers d’une même médaille, condamnés à s’anéantir l’un l’autre; Moise et Bruce. Chacun porteur de doute sur son identité ou d’une identité recréée.
Autour d’eux, l’île bruisse d’inquiétude. L’île hippocampe déploie sa beauté trompeuse; elle a ouvert sa gueule d’enfer, dans la mangrove polluée, déploie ses dents en forme de scie.
Moise l’innocent, Bruce le damné. Deux nostalgies d’une enfance perdue, irrémédiablement.
Ce ballet de violence n’est pas destiné à se calmer.
L’auteure laisse Marie parler à son fils depuis l’autre côté, dire et chanter ses regrets, son amour défunt. Bruce s’exprime dans la crudité de son langage, dit sa relation d’amour et de haine.
Jusqu’à l’Hallali, la curée finale, en une scène d’une beauté infernale qui signe l’abandon de cette terre, l’impuissance des bonnes volontés.
Cela résonne comme un signal. Le sacrifice des générations qui viennent. La colère qui sourde.
Un roman à la beauté poignante, un appel à la conscience collective face à une alarmante ignorance. Une oeuvre d’humanité.


Editeurs: Gallimard, 2016
175 pages
17,50 euros

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2 commentaires pour Tropique de la violence de Nathacha Appanah

  1. celina dit :

    Je viens juste de me le procurer, je l’avais noté sur ma liste de rentrée. Ton beau billet confirme que j’ai bien fait : j’ai hâte de le lire !

    J'aime

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