Les pêcheurs de Chigozie Obioma

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Tragédie Igbo
(Chronique d’Abigail)

Pour son premier roman, le jeune écrivain nigérian Chigozie Obioma réussit ce qu’il convient d’appeler un coup de maître. Et invente le roman-tragique, une tragédie Igbo, ethnie dont lui-même est issu et dont il convoque le dialecte dans la bouche de certains de ses personnages. La langue, le langage sont les outils clefs du destin et de la création chez l’auteur, et ses personnages passent volontiers d’un idiome à un autre selon les sentiments qu’ils entendent exprimer.
Chigozie Obioma invente un roman familial, tisse un mythe moderne qui raconte, en empruntant les oripeaux du conte, le Nigéria moderne, traversé par ses crises politiques, ses conflits et ses oppositions. Ses espoirs et les changements profonds qui modifient sa physionomie au cours des décennies.
L’art de la narration, le goût et la structure du récit oral, du conte fondateur et de ses vertus explicatives sur le monde structurent ce texte en un style où la poésie déteint sur le réel, où le magique se faufile dans la psychologie des personnages, dans l’interprétation des événements de la vie publique.
La familiarité avec le conte, la valeur intrinsèque de ce qu’il dit d’universel affleure à tout instant dans Les pêcheurs.  
Cette jubilation de raconter, d’extirper une vérité humaine et sans frontière, c’est peut-être un héritage… Celui de Chigozie Obioma, membre d’une fratrie nombreuse, bercé par le pouvoir de fascination qu’exerce sur lui les innombrables histoires racontées, modifiées et brodées par son père, lecteur infatigable.
Car, en filigrane, c’est cette référence aux lectures, à la porte vers la connaissance, vers le façonnage de sa destinée par la maîtrise des mots qui revient. Le poids des mots,  de leur invocation, leur force prédictive et magique… C’est de cela que sont faits les personnages de roman et c’est cela qui, ici, va les faire glisser vers la tragédie.
Voici donc une fratrie, un quatuor. Il y a là les deux aînés; Boja et Ikenna. Puis les cadets, Obembe et Benjamin. En marge, du fait de son jeune âge, grandit David. C’est Benjamin, le plus jeune des quatres protagonistes essentiels, qui incarne le témoin et le narrateur.
Ainsi donc, dés l’ouverture du roman, le pouvoir des mots, la comparaison tutélaire donnent le ton. Pour raconter, le narrateur divise l’histoire en chapitres, non sans rappeler la tradition de la fable, et procède à la présentation des acteurs du drame placés sous l’égide d’un animal totem. Ils en empruntent les attributs saillants, et cela conditionne le déroulement des faits et leur destinée.
La force de transformation du cours des choses par le Verbe se traduit par le destin imaginaire ku’Eme, le Père, dessine pour ses fils: »  Ikenna devait devenir médecin (…) Boja serait avocat, et Obembe le médecin de la famille (…) notre père décréta que je serai professeur. David, notre cadet, serait ingénieur. »
Ainsi, il était une fois un Père-Aigle qui nommait ses fils et les appelait à un destin… Mais la tragédie advient. On ne défie pas le sort par la démesure de ses attentes… Là aussi, la tragédie advient par la puissance du Verbe, son pouvoir de modeler le réel. En l’occurrence la Parole, considérée comme de purs oracles, sort de la bouche d’un fou; Ubulu. Voilà un être tabou, sa folie l’émancipe du statut ordinaire. Il suscite effroi et dégoût, crainte et fascination. Nul ne peut l’atteindre ou lui faire préjudice parce que lui-même a franchi les lois taboues; il a tué son frère et violé sa mère…
Abulu est sorcier, prophète. Il énonce des verdicts sur le futur de ceux qu’il croise. Etre intouchable dépossédé de la raison, c’est aussi un bouc émissaire. L’énonciateur du malheur…
Il lance, sur la famille Agwu, une malédiction. Un avertissement. Ses mots empoisonnent les âmes, métamorphosent la fratrie en frères ennemis jusqu’à l’acte fatal. Qu’est ce qui précède? Les mots ou les intentions? Qui a façonné quoi, dans quel ordre?
Le dépouillement du texte traduit son volet tragique, le fratricide, la folie maternelle, la défaite du père-aigle… Mais n’élude pas la dimension initiatique du conte. On y retrouve l’accomplissement de soi dans le choix. On y croise la culpabilité et la rédemption. La réparation et le regret, la fuite et la rétribution…
Ce beau roman de la conscience humaine, de la construction de soi, habité par la force et le goût du verbe, donne au récit sa force a-temporel. Et, malgré la charge tragique, au confluent de la faute et de la dette, il y a, peut-être, la promesse d’un avenir…


Traduit de l’Anglais (Nigéria) par Serge Chauvin
Editions de l’Olivier, 2016

295 pages
21,50 euros

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