Vera Kaplan de Laurent Sagalovitsch

kaplan
Roman familial

Dans son roman Vera Kaplan, Laurent Sagalovitsch décide de s’attaquer à un sujet épineux : la collaboration d’une jeune juive avec la Guestapo et l’envoi dans les camps de la mort des centaines de victimes de la jeune femme. Vera Kaplan est le double, librement inspirée par l’auteur, de Stella Goldschlag. Cette dernière a réellement existé et a coopéré avec le régime Nazi en vue de la dénonciation et de l’arrestation de ses compatriotes. Ceci n’a pas empêché les Nazis d’envoyer dans les camps d’extermination ses parents, ses beaux-parents et son époux. Stella Goldschlag a été condamnée à dix ans de prison par les Russes. Elle se suicidera plus tard.

Laurent Sagalovitsch se saisit du sujet. La complexité du personnage et l’ambivalence que tout individu peut éprouver à l’égard de Stella Goldschlag ont sûrement convaincu l’auteur d’en faire un personnage de roman. Cependant, la subtilité de l’écrivain réside dans la structure narrative de son opus, Vera Kaplan. Il donne la parole au petit-fils de Vera Kaplan. Ce dernier, spectateur passif et inquiet de l’étrange vie de sa mère ne parvient pas à comprendre le silence irrévocable de cette dernière sur son passé :

« Je l’avais supplié, je l’avais menacée de ne plus lui donner de mes nouvelles, de m’engager dans l’armée pour la punir, de m’enfuir à l’étranger d’où elle n’entendrait plus jamais parler de moi, je l’avais serrée dans mes bras en la conjurant de me donner le début d’une explication, je m’étais effondré en larmes devant elle, je l’avais implorée, je ne lui avais pas parlé pendant des jours, j’avais brisé un service entier de notre vaisselle –en vain. Elle ne céda jamais. »

Dès les premières pages, la mère, par sa mort est poussée hors du champ littéraire. Elle emporte avec elle les secrets, responsables du désastre de sa vie. Mais c’est pour mieux préparer son « retour », ou plutôt un retour sur ce qui a ainsi changé sa vie et son destin. En effet, l’histoire connaît un nouveau rebondissement inespéré pour le narrateur. Ce dernier reçoit le carnet de la grand-mère, femme dont sa mère a toujours tu l’existence. Avec ce petit cahier, notre personnage reçoit en héritage une histoire familiale entachée par les agissements de cette aïeule, Vera Kaplan.

Loin d’être un roman historique, Laurent Sagalovitsch se sert d’un contexte historique (la Seconde Guerre Mondiale, le génocide des Juifs) pour comprendre les actions d’un individu placé dans une situation extrême. Son sujet aborde non la place et les faits héroïques des Justes ou l’inhumanité des bourreaux mais les méandres psychologiques d’une collaboratrice.

« Fixer les méandres de cette vie si compliquée que tu n’as jamais pu comprendre.
Que personne n’a jamais compris.
Que personne ne pouvait comprendre.
Que personne ne comprendra jamais.
Ce que j’ai eu à vivre, je le dis sans grandiloquence, sans amertume, sans prétention aucune, nul ne pourra jamais le restituer sans le trahir. Cela se situe au-delà de toute pensée humaine, en quelque région impossible à atteindre, dans les limbes d’une complexité telle qu’elle restera à jamais inaccessible au cœur des hommes. »

En conclusion, malgré le dernier paragraphe du roman (1) qui peut laisser dubitatif le lecteur, l’ensemble est un roman intéressant qui mérite d’être lu pour les problématiques abordées et qui sont encore d’actualité.
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(1) Voici le dernier paragraphe du roman qui peut susciter la polémique :

« Les destins extraordinaires sont le fait d’époques extraordinaires. Si celui de ma grand-mère l’a été, c’est qu’elle a vécu à une époque extraordinaire. Elle n’a pas agi comme elle l’entendait, mais comme l’époque réclamait qu’elle agisse. Née à une autre époque, à une tout autre époque, son existence se serait écoulée dans la banalité d’une vie normale –mais elle est née à Berlin en 1922.
Dès le départ, elle n’avait aucune chance pour que son histoire se termine bien. »

Un lecteur attentif trouvera cette considération du narrateur extrêmement discutable. L’époque n’explique pas tout. Lui imputer toutes les actions hautement contestables de Vera Kaplan serait la dédouaner de toute responsabilité dans la mort de centaines de Juifs. Que fait-on du libre arbitre ? Du choix de l’individu face aux impératifs de l’Histoire ? Vera Kaplan a choisi et de ce fait, elle a conditionné sa vie dans un certain sens… Et que dire de tous ces Justes, de ces anonymes qui ont caché les Juifs, de ces résistants de tous pays qui se sont opposé à l’innommable en payant de leur vie ?

A chacun donc de se faire une idée…
19430008000342http://www.holocaustchronicle.org/


Editeurs : Buchet Chastel, 2016
152 pages
13 €

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