La perfection du tir de Mathias Enard

perfection-tir
Un monde désenchanté

Dans ce premier roman, Mathias Enard confirme déjà son talent de grand écrivain. Son narrateur, un jeune homme rompu à l’expérience des armes est un sniper qui vit caché quelque part sur les toits d’un pays du monde, situé en zone de guerre.

Sa vie est réglée par des missions et des ordres lui donnant des positions de tirs. Le jeune homme vise des cibles innocentes et les abat sans pitié ni remord. Pour tromper l’ennui et la solitude, il lui arrive de tirer sur les oiseaux, chats et chiens…

Être sniper est pour lui un art. Le tir est hissé au rang d’œuvre parfaite exécutée avec doigté et expérience. Au narrateur de préciser dès les premiers mots son « professionnalisme » :

« Le plus important c’est le souffle.
La respiration calme et lente, la patience du souffle, il faut d’abord écouter son propre corps, écouter les battements de son cœur, le calme de son bras, de sa main. Il faut que le fusil devienne une partie de soi, un prolongement de soi.
Avant même la cible, l’important c’est soi-même. »

Mais il serait faux de penser que le roman de Mathias Enard repose sur la pure violence gratuite et l’absence d’empathie du jeune sniper. Au contraire, il tente de mettre en lumière les failles et les contradictions du jeune homme. Mathias Enard souligne la brutalité mais aussi la fragilité qui caractérise la personnalité de son protagoniste.

En effet, progressivement, la narrateur, pris par son « travail » engage une toute jeune fille, Myrna, pour s’occuper de sa mère, à moitié folle depuis l’arrivée de la guerre. L’intrusion d’une présence féminine va bouleverser le quotidien du narrateur et faire voler en éclat son amitié avec Zak, son compère d’infortune. Les fissures psychologiques du personnage se creusent de plus en plus au contact de Myrna pour qui il nourrit tour à tour des sentiments contradictoires jusqu’au basculement final… Mathias Enard réussit un tour de maître lorsqu’il décrit la relation d’emprise du narrateur sur la jeune femme, pétrifiée de terreur. Le jeu du chat et de la souris n’offre aucune échappatoire possible à Myrna…

La perfection du tir est un titre ironique car les cibles abattues ne sont pas seulement de simples passants mais le narrateur lui-même se retrouve victime de ses propres stratagèmes. L’arme n’est pas seulement son ami. Il est aussi son instrument de mort… Mathias Enard dénonce au travers de son récit, les ravages de la guerre sur la vie des individus. Le lecteur apprend dans la toute fin du roman le passé du narrateur et de sa famille avant l’arrivée de la guerre et comment il a été « initié » aux armes et hissé au rang de sniper. Dans tout le roman, la guerre n’est jamais décrite de façon explicite. Elle sert de décor de fond. Elle œuvre dans le lointain. Lorsqu’elle « arrive », c’est par la voie des airs, par des bombardements successifs. Cette mise à l’écart de la guerre la rend encore plus effrayante car le lecteur se rend surtout compte des traces qu’elle laisse et les marques qu’elle imprègne dans l’esprit des êtres (la folie de la mère, la terreur de Myrna, le sadisme du narrateur…).

En conclusion, La perfection du tir est un roman coup de poing. Il restitue une situation limite vécue par les victimes de la guerre (on devine qu’il s’agit ici des conflits en Ex-Yougoslavie). Mathias Enard choisit un sniper pour souligner la complexité des situations et l’effacement des frontières entre le Bien et le Mal. Le monde, la relation entre les êtres sont régis par la cruauté et la force de sorte que les bourreaux et les victimes se confondent et s’anéantissent dans un magnifique carnaval de l’horreur.


Editeurs : Actes Sud, Collection « Babel », 2008
192 pages
6,60 €

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