Une forêt d’arbres creux de Antoine Choplin

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Chronique d’Abigail

Au départ, il y a lui, Bedrich Fritta, le regard perdu vers la silhouette élancée de deux ormes jumeaux, vie entêtée, vie poétique, méli mélo de racines plongées dans la terre du ghetto, oxygène offert là, à la face des barbelés, rayures aiguës qui clôturent ce lieu; le ghetto de Terezin, en République Tchèque. Nous sommes en 1941.
Ces deux ormes rappellent la ligne continue des arbres, leur trait fin sur l’horizon capté par Bedrich pendant son trajet en train vers ce lieu de parquage. Cette même ligne rencontrera son regard au terme de ce texte bref, lors de l’arrivée finale au camp d’extermination d’Auschwtiz. Lignes qui répètent celles du crayon, traces têtues griffonnées sur le papier, arme des dessinateurs… Ces arbres là demeurent; ceux dont on fait le papier, les crayons et les cercueils.
Ce qu’entreprend ici Antoine Choplin, dans un récit bref et ciselé, c’est l’histoire des dernières années de l’artiste, dessinateur, caricaturiste Bedrich Fritta, mort en déportation en 1944, à seulement 38 ans. Avec une magnifique économie de moyens, en un style tout à la fois épuré et travaillé, chargé de force poétique, dans un choix judicieux du mot, Antoine Choplin raconte de quelle façon des  artistes, et parmi eux Bedrich, chargés de dessiner les plans du crématoire, vont résister à la redoutable extermination industrialisée du Nazisme.
La force de ce texte, c’est de laisser l’horreur en hors champ. Elle reste implicite. De contourner le piège de la littérature concentrationnaire pour se recentrer sur un groupe d’hommes et de femmes, d’artistes appliqués, dans le confinement, dans le secret de l’atelier, à lutter contre le broyage programmé et à détourner un espace accordé par les nazis pour y travailler une oeuvre de mémoire. Ils s’acharnent, aiguillés par leur inspiration respective, qui avec la pierre noire, qui avec l’aquarelle, à représenter et donner une forme, à livrer un message visuel sur l’indicible. Ils représentent la réalité oppressante du ghetto, antichambre des camps. Ensemble, ils dépassent le présent afin de laisser une trace. ici, il est question de la façon dont l’Art se transforme en acte de Résistance, en impérieuse obligation de proclamer l’horreur pour les générations futures. On le sait, les dictatures en général, les fanatiques en particulier détestent l’Art sous toutes ses formes et dynamitent aveuglément des Bouddhas ou les vestiges de Palmyre… L’amour de l’auteur pour la geste artistique, pour la délicatesse de ces êtres, beaux jusqu’aux confins des expériences de la faim, du froid, de la maladie et du dénuement perce  au travers de ces lignes intimistes, murmurées…
Il faut souligner l’illustration de couverture, oeuvre signée Bedrich Fritta.
Ce texte, écrit au présent des événements, est hommage à l’artiste et à l’homme auquel le lecteur peut se reporter pour son incroyable modernité pour la force expressive de son trait, sombre, tourmenté, pour son art stylisé.
Dessiner, c’est exprimer son refus, c’est risquer sa vie sous bien des latitudes aujourd’hui encore. De même, écrire expose des écrivains, aujourd’hui encore, au risque de la geôle et de la torture quand bien même on l’appellerait autrement.
Ainsi, il n’est pas possible de clore cette chronique sans rappeler l’emprisonnement actuel d’Asli Erdogan, romancière Turque.
Toujours, il faut refuser de se taire…
Lemondedetran a rédigé une chronique sur le roman souvent cité de cette écrivaine: Le bâtiment de pierre (cf Catégorie: Roman Turc)

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Editions de la Fosse aux Ours, 2015
115 pages
16 euros

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2 commentaires pour Une forêt d’arbres creux de Antoine Choplin

  1. celina dit :

    Déchirant…la couverture est très marquante. Merci beaucoup pour cette chronique

    J'aime

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