Tout dort paisiblement, sauf l’amour de Pujade -Renaud

tout-dort-image
L’éternité pour un homme

A l’ouverture du roman, le lecteur est sur l’île de Sainte – Croix. C’est au mois de décembre 1855. Régine Olsen, mariée à Frederik Schlegel, coule des jours heureux auprès de son époux sur cette île bien éloignée de l’hiver danois, son pays d’origine :

« Mon époux a été nommé gouverneur de Sainte – Croix notamment pour mener à bien l’éradication de l’esclavage, aboli en cette même année 1848. »

En apparence, le couple est heureux et Régine remplit parfaitement sa fonction de femme de gouverneur. Eclairée, elle soutient son compagnon dans son combat contre l’esclavage. Cependant, une nouvelle venue de l’océan va bouleverser la vie de la jeune mariée.

« Frederick me tend le supplément du Berlingske Tilende, ouvert à la page des petites annonces : Le dimanche 11 novembre 1855, à l’hôpital Frederik, s’est éteint le magister Soren Aabye Kierkegaard. La cérémonie funèbre sera célébrée dans l’intimité le dimanche 18 novembre, à douze heures trente, en l’église Notre – Dame, sa paroisse. L’annonce est signée par Peter Christian Kierkegaard, son frère aîné.
La sueur dégouline, mon linge doit être trempé. Comme si tout mon corps pleurait, alors que j’ai l’impression d’être desséchée… »

Ainsi commence un long retour vers un passé lointain où la jeune femme a été fiancée au grand philosophe danois. Cependant, ce dernier rompt brutalement les fiançailles et laisse Régine, encore toute jeune, dans un profond dépit amoureux. Sa mort rappelle à la jeune femme, devenue Madame Schlegel, les humiliations d’une autre vie.

Claude Pujage –Renaud prête à Régine Olsen, personnage réel dont l’histoire ne retient que le nom, des paroles tantôt amères, tantôt exaltées à l’endroit du philosophe, précurseur de l’existentialisme. L’intérêt du roman est de donner voix à une figure méconnue. On reconnaît là la marque de l’écrivaine qui, déjà dans son dernier opus Dans l’ombre de la lumière, laisse libre cours à la parole de la femme de celui qui deviendra Saint Augustin, évêque d’Hippone. La finesse et l’élégance du récit résident dans une narration qui oscille entre amertume et éloge à l’endroit de Kierkegaard. Régine comme son époux reste fidèle à la mémoire de Kierkegaard et promeut même son œuvre à travers le dix-neuvième siècle. Dans ce flot de paroles interposées entre l’époux et la femme, Claude Pujade –Renaud met en lumière la complexité de la personnalité du philosophe, comme on le sait, tourmenté et angoissé par l’humaine condition et par la dimension métaphysique de chaque existence. Sans cesse en proie à des interrogations sur la relation entre Dieu et l’homme et par la même l’existence de dieu et sa fonctionnalité dans l’œuvre accomplie par l’homme, Soren Kierkegaard s’épuise et se meurt.

Cependant, Tout dort paisiblement, sauf l’amour possède une structure narrative en millefeuille. Il s’agit en premier lieu de mettre en lumière les contradictions de Soren Kierkegaard, mais aussi le dix-neuvième siècle florissant danois dont les Schlegel sont les représentants. Ils tiennent salon et côtoient les grands noms tels que Ibsen ou Nietzche. Eclairés, ils possèdent une remarquable bibliothèque où figurent en premier plan leurs contemporains.

Tout dort paisiblement, sauf l’amour est aussi un roman qui traite d’une passion déjà éteinte mais qui œuvre en soubassement agitant l’âme et le corps de Régine. Si Kierkegaard dort paisiblement de son sommeil éternel, sa disparition réveille chez Régine des sentiments anciens. L’ombre du mort rivalise avec l’époux vivant, tellement aimant qu’il en devient fade endossant le rôle du cocu vaincu. En effet, comment peut-on combattre à arme égale avec un mort ?…

Tout dort paisiblement, sauf l’amour suit pas à pas Régine de sa vie de jeune femme à une vieillesse avancée où seul le nom de Soren Kierkegaard fait sens :

« Une phrase sinueuse et fuyante et revenante tourne en moi : « Tout dort paisiblement, sauf l’amour. » J’ignore d’où elle me vient. Elle est là, fidèle, me berce et m’apaise. Je sens que les noms, les dates, les idées s’estompent, ressurgissent, disparaissent. Souvent m’échappent les prénoms des personnes qui m’entourent. Ou ce que j’ai fait la veille. Mais cette petite phrase –là, je voudrais tant ne pas la perdre !
Il m’arrive de traverser le jardin où se trouve ta statue. Les oiseaux te chérissent si j’en juge par les dégoulinades de fientes sur tes cheveux, tes épaules, ou sur la page en cours. Je te souris, discrètement, je ne m’attarde pas : tu ne veux surtout pas d’une femme qui te dérangerait ! Rassure-toi, je ne fais que passer. Je te laisse avec les moineaux, avec tes pensées. »

En conclusion, le dernier opus de Claude Pujade –Renaud est empreint de poésie et de mélancolie. Mélancolie devant le temps qui passe et devant un amour trop tôt défait. Tout dort paisiblement, sauf l’amour est l’histoire d’une femme qui traverse le siècle en portant à bras le corps le nom d’un homme aimé mais inaccessible jusqu’à le hisser vers les portes de l’éternité…
1akregina

(http://sorenkierkegaard.org/kierkegaard-letters-documents.html)


Editeurs Actes Sud, 2016
300 pages
22 €

Publicités
Cet article, publié dans Littérature française, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s