Beckomberga. Ode à ma famille de Sara Stridsberg

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Voyage au royaume asilaire
(Chronique d’Abigail)

En ce Royaume asilaire, terre insulaire inaccessible, espace clos du souvenir, règne Jim roi sans château ni terres, être charismatique, noyé dans sa propre part d’ombre, amoureux de la mort, habité du seul soleil noir de sa mélancolie.
Ce père, figure rêvée, figure fantasmatique, à peine ancrée dans le réel, cette réalité qui ne semble lui être que douleur, fait l’objet d’une quête éperdue, celle de sa fille Jackie.
Que dire, que raconter de ce père absent, là mais ailleurs, à l’esprit hanté, embrumé d’alcool?
Car, toujours, Jackie enfant, adolescente et, plus tard, adulte, se retourne vers ce pôle, cette étoile du Nord, cet être auquel elle voue un amour et une passion sans bornes.
Le fil conducteur de l’énigmatique roman de Sara Strindsberg, écrivaine et dramaturge Suédoise, est un lieu, l’hôpital de Beckomberga, là où Jim fut longuement interné. Cet endroit, issu du réel, construit en 1932, ville-hôpital, se greffe dans la fiction. Beckomberga est un espace paré de sa limitation et de ses frontières géographiques réelles, mais aussi un lieu d’émergence de l’imaginaire, un espace duquel part une narration nimbée de poésie, d’onirisme:
« Un oiseau de mer blanc plane en solitaire à travers les couloirs de l’hôpital (…) Il est immense et luminescent, et dans mon rêve je lui cours après (…) mais je ne parviens pas à le rattraper (…) il s’enfuit par une fenêtre brisée et se volatilise dans la nuit. »
Le roman de Sara Strindberg épouse une construction spiralaire, et opère un va et vient entre différentes époques autour d’un noyau central: Jim, sa folie, sa désespérance, son désir de mort, mais aussi les visites réitérées de Jackie qui transforme l’hôpital en un lieu d’appartenance, y projette un désir de fusion, élabore une famille imaginaire. Elle raconte un établissement qui appartient au passé, à l’ordre des souvenirs, qui se nimbe de mélancolie, d’un caractère insaisissable, à tout jamais irrécupérable. Ce sentiment de nostalgie, ce never more, se dégage avec force des pages de ce roman.
Ce récit, avec son oscillation pendulaire, passe du passé, de l’autrefois, au présent. Il amène aussi la question douloureuse de l’impact de la folie dans la filiation, lorsque Vita, la mère de Jim, mère dérangée et suicidaire, mère obsédante, revient, telle une Ophélie, de façon obsessionnelle envahir les rêves et les pensées de Jim…
Beckomberga, établissement psychiatrique novateur, qui ferma ses portes en 95, navire de briques rouges, porte aussi avec lui les espérances rattachées à la nouvelle psychiatrie, jusqu’à sa fermeture qui s’inscrivit dans le mouvement de la désinstitutionnalisation. Dès lors, il apparait vide, spectral, peuplé d’ombres et de vents… Il est un personnage à part entière, un espace polarisateur, entre attraction et désir d’éloignement. Jackie adulte y conduit son fils Marion en promenade, arpente le parc désert, l’allée des tilleuls, imagine le fantôme de Jim rôdant silencieusement, l’esprit de tous les anciens patients…
Mais, surtout, il y a cette attente, ce retour permanent, répété vers ce père à l’esprit envolé, et cette question:
« – Est-ce que tu m’as jamais aimée?
– Je l’ignore, Jackie. Je ne sais pas si je t’ai aimée. »
Demeure alors ce manque, ce vide comblé par rien, ce sentiment de défaite.
A tout jamais, ce père restera cet oiseau blanc, cet oiseau de mer, insaisissable, habité de sa seule passion pour la mort, attiré sans fin vers le large de sa propre désespérance.


Roman traduit du suédois par Jean -Baptiste Coursaud
Editeurs: Gallimard, Coll. »Du monde entier », 2016
377 pages
21 euros 

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