Le fils du vent de Henning Mankell

mankell
L’impossible retour
(Chronique d’Abigail)

Le roman d’Henning Mankell s’ouvre sur un énigmatique prologue; celui de la découverte du meurtre d’une très jeune fille dans la Province Suédoise de la Scannie, en 1878.
Ce crime mystérieux augure d’un ton qui n’est pas sans rappeler celui celui du genre policier dans lequel excella l’auteur… Et pourtant, avant de rassembler les éléments du puzzle, le lecteur devra patienter et entrer dans un récit qui, précisément, n’a rien de policier.
Car, en réalité, tout commence autour de l’existence d’un personnage, Hans Bengler, scientifique raté, médecin contrarié, qui se rêve un destin d’entomologiste, avide de se bâtir une légende personnelle, celle qui le sortirait enfin de l’obscurité de sa vie et de sa condition.
Hanté par ses échecs personnels, par un père honni dont l’image n’a de cesse de le poursuivre, voilà notre homme embarqué pour la lointaine Afrique, puis arpentant le désert du Kalahari sans boussole véritable, à la rencontre d’un destin aveugle dont il décide néanmoins pour la première fois…
Le regard porté par l’écrivain sur Hans Bengler ne comporte aucune aménité particulière. Le lecteur s’accroche aux pas de ce personnage dans un début de roman incertain, au ton réaliste, chirurgical, déparé de toute émotion. Car, on l’aura compris, ce ne sont pas les heurs et malheurs de Hans Bengler qui se trouvent au centre de la véritable intrigue. Mais plutôt ceux d’un jeune garçon, un enfant issu du peuple Bochiman, arraché au sable brûlant du Kalahari par un Bengler qui se met en tête d’en faire, de force, son fils adoptif. Et de lui enseigner une phrase pathétique qui reviendra comme un leitmotiv dans tout le roman, symbole de la déculturation brutale: » Je m’appelle Daniel. Je crois en Dieu ».
L’évocation des théories raciales de l’époque, sous couvert de science exacte, parsèment l’oeuvre et lui confèrent une troublante modernité…
Les propos se construisent à travers le croisement des regards; celui que pose Bengler sur son fils adoptif, rebaptisé Daniel, à la conscience duquel il n’accédera jamais, et celui des européens qui rencontrent ce jeune garçon noir, oscillant entre bêtise, peur et curiosité. L’incompréhension du langage, la violence involontaire exercée sur Daniel pour modifier des habitudes incompréhensibles à Bengler, ainsi du port imposé des chaussures, qui finit par symboliser l’emprisonnement de l’enfant, renforcent le sentiment d’Etrangeté. L’Autre, cet étranger, est celui que l’on voudrait rendre semblable et assimiler afin de réduire son exotisme, de le rendre moins terrifiant, de le sortir de sa supposée sauvagerie…
Puis, le lecteur glisse vers le for intérieur de Daniel, Molo de son vrai nom. A son tour, il décrit les us et coutumes des européens de son point de vue, et l’étrangeté change de camp.
Et c’est là la très grande habileté de Henning Mankell, loin de tout pathos, des propos moralisateurs ou militants. Il opère le glissement d’une conscience vers une autre, permettant de mesurer le delta cruel de l’une à l’autre, tout en renforçant la bouleversante humanité de cet enfant dont, peu à peu, il nous fait toucher du doigt la vibrante douleur intérieure. Celle de cette cicatrisation impossible; déraciné de force, l’enfant parle à ses parents morts, finit par percevoir la présence de ses ancêtres autour de lui, leurs murmures qui lui soufflent de marcher sur l’eau pour les retrouver, au delà de la Mer.
Ce sont ces déchirantes tentatives que raconte l’écrivain. Les échecs répétés  d’un exilé confronté aux ruptures et aux abandons successifs, jusqu’à la folie, jusqu’au dépérissement…
L’épilogue crée le lien et la continuité dans le temps; voilà l’auteur qui raconte l’histoire de Molo/ Daniel à des bochimans rencontrés, en 1995, dans le désert du Kalahari.
Et voilà, par la force des mots, le pouvoir du récit, par cette transmission qui s’opère d’une humanité à l’autre, une âme qui traverse enfin les Mers pour, à nouveau, être portée par les siens en Terre familière.
Terriblement moderne, inscrite dans l’actualité immédiate, ce roman vient rappeler la dimension humaniste d’un écrivain regretté…


Roman traduit du suédois par Agneta Ségol et Pascale Brick – Aïda
Editions du Seuil, 2004
355 pages
7,60 euros

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2 commentaires pour Le fils du vent de Henning Mankell

  1. vivi dit :

    Il a l’air très beau ce roman, mais aussi très dur …

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    • lemondedetran dit :

      Oui, oui. Au début je ne m’accroche pas trop car le style est quelque peu détaché. Mais au fur et à mesure, l’enfant prend de l’importance et c’est toute une souffrance (le manque des parents, le manque de la terre natale) qui est évoquée de façon poignante mais sans aucun pathos. Un très bon roman.

      Aimé par 1 personne

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