Les corbeaux de Tomas Bannerhed

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Chronique d’Abigail

Personne d’autre que lui n’entend ces cris, ces croassements de corbeaux menaçants. Les volatiles s’imposent dans sa tête, envahissent le champ de son cerveau, et lui, Agne, n’a de cesse de se mordre les lèvres, encore et encore, jusqu’au sang…
Face à lui, son jeune fils, Klas, est un spectateur impuissant, désarmé de tant de désarroi, et sent sa propre angoisse aller crescendo.
C’est un quasi huis clos que narre Thomas Bannerherd, un isolement familial au coeur d’une ferme de la suède rurale, quelque part au milieu des années 70. Il y a là cette tourbière, ces masses de terre grasse, boueuse et lourde contre laquelle les ancêtres d’Agne se sont battus, qu’ils ont asséchée pour cultiver à la force du poignet quelques parcelles insuffisantes à les nourrir. Ce corps à corps hante l’esprit d’Agne, sa mémoire conserve l’imprégnation de la lutte, de la dureté de la survie. Agne, incompris, cet étranger sous son propre toit, étranger à lui-même, qui échappe à une épouse fatiguée…
La nature, son omniprésence, sa puissance, pose un décor teinté d’archaïsme, s’impose en dépit des hommes qui voudraient s’efforcer de la contenir. Elle englobe la petite communauté rurale, celle où tout un chacun se connait, s’épie, s’observe…
Cette nature c’est aussi le temple propice à son ressourcement pour le jeune Klas, 12 ans, passionné d’ornithologie, un espace d’oubli, d’abandon sensoriel, absorbé par la vue des volatiles et l’écoute de leurs chants.
Aux trilles du rouge gorge, cependant, répondent les croassements inquiétants qui hantent l’esprit d’Agne, son père…
Progressivement, l’étau se resserre.
Les obsessions du père se font envahissantes, toujours davantage, sous l’étroite surveillance du village, qui colporte, qui voit, qui n’en rate rien… C’est un fracassant silence, autour d’un mot jamais dit, jamais posé et qui, progressivement, accroit le sentiment d’oppression.
Les questions rampent et se fraient un chemin vers l’esprit inquiet de Klas; cette folie du père, l’habite-t-elle aussi? Ne va-t-elle pas le gagner? Ainsi, de façon récurrente, l’adolescent se  sent surveillé, étudié, regardé: » Je me couchai sur mon lit et dardai mon regard sur l’oeil noir du plafond. Il ne fit que me répondre de son regard fixe, impitoyable, comme un trou qui menait au mal et au néant. »
Cette métaphore de son angoisse est un leitmotiv du roman. Sa manifestation se renforce en même temps que l’ambivalence des sentiments, le mélange de colère, d’indifférence, de honte, en même temps que s’aiguise le tête à tête père-fils. Klas suit l’évolution des manifestations hallucinatoires de son père, l’étudie, jusqu’au trop plein.
Car, enfin, qu’est-ce qui a fait basculer Agne, lui qui fut un élève aussi brillant et curieux que l’est Klas aujourd’hui?Pourquoi donc n’est-il pas parti?
Quel est cet atavisme, ce combat répété pour la survie, du grand père, du père confrontés à tour de rôle à cette tourbière, qui les gobe, les avale, les épuise? « Un labeur infernal pendant des mois, des années. »
Cet ancrage dans la terre grasse et ingrate, c’est donc là le seul horizon? L’oeil qui suit Klas, c’est aussi sa culpabilité, son détachement clinique face à la détresses d’Agne.
Jusqu’aux derniers chapitres, au cours de cette avancée feutrée dans la neige, cette progression du père et du fils, unis sur ce linceul, confrontés de concert à la scène traumatique du sacrifice du lièvre.
Tout se resserre, progresse, jusqu’au dénouement final dans un décor de neige, silencieux et beau, immobilisé dans la glace.
Humain et vibrant, oppressant, remarquablement mené et écrit, Les Corbeaux sont pourtant un premier roman. Un des ces romans qui traite de l’angoisse humaine.


Roman traduit du Suédois par Christofer Bjurström
Editeurs: Gallimard, Coll. « Du monde entier », 2016
482 pages
26,90 euros

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