L’homme de la montagne de Joyce Maynard


Chronique d’Abigail

Il y a cette montagne, ce haut paysage qui étend sa domination immobile et son ombre sur le lotissement pour classe moyenne américaine, lové au coeur de la Cité de la Splendeur Matinale.
Là, sur le seuil des coquettes maisons alignées, s’ouvre l’espace sauvage, le point de rupture avec la modernité. Ce lieu c’est celui de la Montagne et de ses secrets, avec ses pistes et ses randonneurs qui  en arpentent les flancs. C’est aussi l’espace de jeux favori de deux gamines, deux soeurs, Rachel et Patty, liées par un immuable amour sororal qui obéit à son langage propre et à ses rites, à ses jeux.
L’homme de la montagne, au prétexte d’une intrigue policière, s’avère une chronique à la fois familiale, un roman nourri d’autobiographie, mais surtout et avant tout, un récit mélancolique sur l’entrée dans l’adolescence et ses tourments, celle de Rachel, l’aînée, et Patty la cadette.
Dans la Californie ensoleillée, territoire de mythe et de promesses, d’illusion d’abondance, les années 70 sont marquées par un horrible fait divers. Un fait qui se répète, encore et encore…Un tueur en série, l’homme de la montagne, surnommé l’Etrangleur, traque, repère, viole et assassine de jeunes randonneuses… Et voilà Rachel et sa soeur Patty interdites de montagne, réduites à l’espace restreint du familier, le lotissement; deux enfants désoeuvrées à l’amorce de l’été. Tandis que leur imaginaire se déploie, pour s’inventer des jeux, pour combler la carence d’une mère fantomatique, repliée dans sa chambre, leur père, l’inspecteur Torriccelli prend en charge la redoutable affaire…
Et c’est lui, leur père, ce héros, qui focalise sur sa personne le regard, admiratif d’abord, rancunier ensuite, de toute la communauté. Qui concentre l’amour profond, exclusif, passionné de ses filles. Qui attire l’attention de tant de femmes, rivales sans intérêt, lui qui les aime tant… Qui les aime trop…
Rachel, devenue adulte, raconte. Elle explique ce père absent, visible par écran interposé, ce héros magnifique au charme de star de cinéma, paré de sa manificience protectrice, infaillible. Ce père qui traque ce second homme, l’autre qui hante par des visions, l’esprit de Rachel depuis trop longtemps. L’Etrangleur. Père héroïque versus père fouettard, monstre du placard. Qui traque qui?
Ces deux hommes s’affrontent en duel dans l’esprit hanté de Rachel.
Ce qu’elle raconte, c’est aussi cette inéluctable chute du père, prince charmant déchu, impuissant et malade, désigné à la vindicte populaire parce que ne parvenant pas à stopper ce croquemitaine des montagnes… A la passion succède la honte. Le dieu d’autrefois révèle son humanité et ses failles à la lucidité impitoyable de l’adolescente.
A deux reprises Rachel et Patty, puis Rachel seule fera face à celui qui hanta ses nuits d’enfance et provoqua la défaite du père.
Ce que narre Joyce Maynard, c’est la construction de soi, le cap poétique et lucide d’une adolescence qui échappe au monde adulte, à ces dieux tombés de leur piédestal. Mais aimés, cependant, à la lumière de leurs secrets et de leurs fêlures.
Ce qui est raconté, c’est cette fidélité, cette loyauté des sentiments qui résiste au redoutable filtre du réel.
L’homme de la montagne est un roman d’apprentissage, une chronique d’enfance puis d’adolescence pleine de grâce, nimbée d’éphémère. Il en reste cette saveur douce amère, si particulière…


Roman traduit de l’anglais (Américain) par Françoise Adelstain
Editions: 10/18, 2014
355 pages

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