Numéro 11 de Jonathan Coe

a17839
« Quelques contes sur la folie du temps »

Dans son dernier opus, Jonathan Coe reste fidèle à son registre tragi comique mais dans une certaine mesure car il rénove et innove son style. Plus que le Testament à l’Anglaise, l’humour se fait, certes, moins grinçant mais plus corrosif. Plus que Expo 58, la description de la société de son temps dans Numéro 11 est plus particulièrement orientée vers les détails, les relations interpersonnelles (parents/enfants ; employeurs/domesticité ; maîtres/animaux de compagnie…) sont décryptées avec minutie afin de les déconstruire et de les vider les leurs substantifiques moelles.

Dans Numéro 11, Jonathan Coe entend montrer l’aliénation de l’homme moderne, amoureux de sa réussite au point de confondre son être avec l’avoir. C’est le règne du narcissisme et du capitalisme sauvage où seuls comptent le nombre de comptes en banque, de villas luxueux, d’animaux de race.

C’est pour cette raison que le titre de cette chronique reprend la traduction française du sous–titre du roman « Tales that Witness Madness ». Doit-on ici trouver échos aux Contes de Canterbury de Goeffrey Chaucer ? Chaucer par le truchement de ses contes, évince bien quelques coquins de son temps mais aussi les belles, obsédées par des parures insipides oubliant pour ainsi dire que, dans le confinement du cercueil, les vers mangeront leur beauté tant clamée…

Jonathan Coe déclame ici dans une prose toute moderne les vanités de son temps. Ainsi, son héroïne Rachel fera son apprentissage doux amer lorsqu’elle devient la préceptrice d’un fils de famille richissime de parvenus incultes. Elle assistera à la construction de 11 étages souterrains par son employeur pour satisfaire son insipide épouse et pour afficher au monde sa richesse et son opulence. Cependant, il ne se doute à aucun moment que dans ce dédale infernal, veille le Minotaure, gardien de la mesure et de la bienséance châtiant sans pitié l’hubris des hommes.

Numéro 11, et le lecteur aura compris, est aussi un conte philosophique qui dénonce l’évanescence des esprits comme celui de Val Doubleday, une star déchue qui participe à une émission de téléréalité pour redorer son blason. Son triste sort est une vitrine pour l’auteur afin d’exposer la bêtise et le narcissisme de notre siècle. Chacun se fait un nom sur les réseaux sociaux (Facebook a ici son image bien écornée) dans l’espoir de tourner sa vie insipide en destinée héroïque.

Rachel, Alison, Val Doubleday, les Gunn et Josephine Winshaw –Ce n’est point un hasard si Jonathan Coe évoque la dynastie rapace des Winshaw… –sont des portraits des contemporains de l’auteur tels qu’il les voit se mouvoir dans notre société actuelle.

Mais le lecteur se trompe s’il pense avoir dans les mains un ouvrage de satire sociale car notre auteur est plus subtil que cela. La dimension fantastique a sa part belle dans la prose de Jonathan Coe. La bête immonde qui se tapit dans les profondeurs de la terre, tue et sème le carnage. Est-ce ce dieu ancien, chtonien qui revient châtier tous ceux qui osent violer son territoire ? Son royaume ? Et Livia, l’employée venant de l’Europe de l’Est ? Est-elle une simple promeneuse de chiens pour famille riche ? Ou bien est-ce Némésis, la bien cachée :

« Moi, je suis Livia. Je viens de Bucarest. Je vis à Londres depuis plus de cinq ans. Je ne me contente pas de connaître les rues de la ville. Je sais ses secrets, en surface comme dans les profondeurs. Et il n’y a pas de lieu profond, plus secret, que ce qui se trouve sous la grande maison de Turngreet Road, au niveau moins onze, sous la cave à vin, le coffre –fort et la piscine où poussent les palmiers.
Ma vengeance prend bien des formes. Mon corps prend bien des formes.
Je ne suis pas clémente et je ne suis pas juste. On ne me domestique pas. J’attaque qui je veux, j’attaque ce que je veux.
Je ne suis pas en colère. Je suis la colère même »

Sans aucun doute, Jonathan Coe signe là un opus qui ne peut que ravir ses inconditionnels lecteurs. Pour les autres, il est toujours temps de le (re)découvir.


Roman traduit de l’Anglais par Josée Kamoun
Editeurs : Gallimard, Coll. « Du Monde entier », 2016
445 pages
23 €

Publicités
Cet article a été publié dans Littérature anglaise. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Numéro 11 de Jonathan Coe

  1. jostein59 dit :

    Il me tentait beaucoup mais je n’arrive pas à lire tout ce qui me tente…je le note pour les sorties poche

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s