Le pique – nique des orphelins de Louise Erdrich

erdrich
Chronique d’Abigail

Ce roman de l’écrivaine Américaine Louise Erdrich possède une saveur âpre et de puissantes envolées.
L’histoire se déroule des années 30, dans le Dakota du Nord, aux années 70. Soit 40 années de plusieurs destins entremêlés…
Au départ, il y a donc cette Amérique de l’après crise de 29, celle de ces hommes d’affaires brusquement ruinés, celle de ces fermiers qui perdent tout du jour au lendemain et finissent ensevelis sous d’inexpugnables dettes. Celle de ces familles en pleine exode, avides d’un horizon lointain, de terres de cocagne de lait et de miel. Cette Amérique d’un peuple hâve, où l’employé d’hier vient grossir les rangs des pauvres d’aujourd’hui. Tout commence en 1932, tandis que le krach boursier a fait son oeuvre et a entraîné dans sa  chute des tiers inattendus, des êtres devenus dommages collatéraux… Ainsi d’Adélaide, la mère des deux orphelins, qui préfère déserter, remplir son coeur d’un vide que rien, plus jamais, ne viendra combler…
Car, ce qui frappe dans l’intrigue de Louise Erdrich, c’est cette impression d’enchaînement, de ces faits du destin, cette sensation d’emballement des coincidences qui transforme ses personnages en êtres habités, voire hantés, par une force de survie qui vient, constamment, buter sur les aléas. Sur le sort. Sur la vie, le temps, sur la décision prise par un autre, sur un choix…
L’écrivaine dépeint des êtres rugueux, animés de la volonté d’arracher leur propre part du festin au sort qui jamais ne les avantage, et qui se heurtent de plein fouet les uns aux autres, dans une haine et une envie mêlées…
Ce sont trois figures féminines qui dominent toute l’intrigue, trois femmes inextricablement liées, engluées les unes aux autres dans une totale ambiguité. Il y a là Sita, qui se rêve un destin de luxe et de volupté, loin des péquenauds de sa ville natale. Mary, l’orpheline qui parviendra à la déloger du coeur parental, Célestine, puissant navire arrimée à la vie par toute son énergie, l’amie volée par Mary à Sita pendant l’enfance commune.
Si les hommes sont présents, c’est au titre d’objets de désir, certes, mais aussi de grains de sable qui tantôt freinent, tantôt accélèrent les rouages de ce qui se joue entre ces trois figures féminines. Ils sont soit absents, soit bons et falots, tel Walace Pfef, soit veules et carnassiers, tel Karl, force qui se laisse aller… Ou encore Russel, le frère de Célestine, force de la nature rentré détruit et blessé de deux conflits…
Que ce soit le fil du destin, ou celui de la filiation, c’est une galerie de personnages  ligotés malgré eux, régis par une passion qui ronge coeurs et âmes. Celle d’être aimée. Celle d’être préférée. Celle d’être choisie et désirée… Celle d’avoir la meilleure part, de l’arracher, de s’en emparer avec l’énergie et la voracité d’une affamée, la férocité d’êtres qui ressentent une part manquante, une part lésée.
C’est Dot, l’enfant tardive de Célestine, qui concentrera, cristallisera toutes les attentes, tous les désirs, qui incarnera à elle seule cette faim insatiable, cet appétit dévorant de qui n’est pas bien servi à la naissance… Jusqu’aux retrouvailles finales…
La référence aux Indiens se trouve présente dans cette chronique épique et intime à la fois. Célestine, Russell sont des Ojibwé; leur monde vient colorer, en pointillés, cette trame romanesque, par les allusions à la Réserve. Ce territoire, celui de l’intime et du charnel pour Célestine, représente en même temps un centre et une marge, un non dit et une évidence.
Dot, elle, prolonge dans son sang cette culture mêlée et menacée.
Un grand roman, beau et envoûtant, qui laisse son empreinte comme un blizzard sur une peau à vif.


Roman traduit de l’Américain par Isabelle Reinharez,
Editeurs: Albin Michel, 2016
467 pages
24 euros

Publicités
Cet article, publié dans Littérature américaine, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Le pique – nique des orphelins de Louise Erdrich

  1. jostein59 dit :

    Je ne comprends pas pourquoi vos articles ne viennent pas dans mon lecteur WordPress…
    Ce livre m’attend depuis quelques mois. Une auteure que j’aile beaucoup

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s