Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa

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De l’art culinaire comme moyen de guérir l’âme
Chronique d’Abigail

Sentaro, homme bourru et blessé, quasi mutique, confectionne sans conviction des Dorayaki, petites douceurs japonaises à base de An , une pâte de haricots confits. Sa clientèle se constitue essentiellement de collégiennes et lycéennes dont le papillonnage éprouve les nerfs du solitaire.
C’est sans entrain qu’il prépare ces pâtisseries d’une façon totalement industrielle, et ce sont donc des gâteaux sans âme ni saveur qu’il délivre à ses clients.
Tout démarre ainsi dans le roman de Durian Sukegawa. Et tout s’éclaire ensuite lorsque l’on sait que l’écrivain, né à Tokyo en 1962, est à la fois diplômé de philosophie… et de l’école de pâtisserie du Japon.
Son roman s’est trouvé très fidèlement adapté au cinéma par Naomi Kawase; son adaptation, lumineuse, toute en émotions devient une adaptation subtile de l’esprit du texte de Durian Sukegawa.
Au début, Sentaro, le solitaire, est une âme perdue, un vaisseau fantôme que la vie a poussé ici et là, un être qui s’est ancré dans un quotidien mécanique, répété, dont l’esprit tourne à vide. Ce même vide qui l’entoure tel un halo et le paralyse dans une non attente.
C’est là que Tokue fait son apparition, la vieille femme aux doigts crochus, difformes…
Durian Sukegawa fait de Tokue un personnage comme surgi de nulle part,  arrivé d’un autre côté inaccessible. Elle est une apparition sensible dont le regard s’émerveille face aux beautés immédiates, celles d’un cerisier aux fleurs écloses. C’est elle qui va éduquer, transformer le regard de Sentaro. Celle qui reconnecte l’esprit de ce dernier à ses sens, qui l’initie à la Beauté. A la joie immédiate. Tokue sera la chamane, celle qui amorce une réparation intérieure chez Sentaro. Lui observe, désarçonné, les rituels de sa nouvelle employée, son étrange façon de se pencher vers les haricots, de les écouter, d’observer chacun en lui donnant une importance inattendue. Tokue cherche à sentir d’où ils viennent, de quels confins, de comprendre leur voyage, les paysages traversés…   La magie opère. la pâte de haricots confite s’avère succulente…
Initié à la voie du goût, peu à peu, Sentaro s’ouvre. Se libère. Jusqu’à la disparition de Tokue. Habilement, l’écrivain ramène au grand jour une page taboue et difficile du Japon d’après guerre. Il évoque la lèpre, ses stigmates sur les corps des patients, et leur exclusion sociale dans les léproseries. Ils se verront privés de leur état civil, relégués, oubliés, déjà morts pour la société japonaise.
Dans sa partie finale, le roman s’ouvre à une poésie chargée d’humanité. Sentaro communie avec l’esprit de Tokue, livre ses vérités, ses errances, et éprouve pour la vieille femme une compassion et un respect inconnus de lui.
Tokue, exclue, veut vivre. car il lui reste la vie, le parfum de l’air, les arbres et le vent, l’offrande des plats partagés avec le cercle de pâtisserie inventé à la léproserie. Avec la communauté des patients, ces êtres fantomatiques, désormais voués à l’invisibilité, elle découvre la joie d’aimer, les bienfaits du sucré. Ces deux consciences, blessées pour des raisons différentes, se rencontrent; leurs âmes se parlent, Sentaro découvre la voie du Choix.
Ce roman, sobre, plein de poésie, émeut par l’humanité vibrante dont il témoigne. A chacun, au terme de sa lecture, de, peut-être, s’ouvrir à ses sens, au langage secret de ce Monde. Qui sait…


Roman traduit du japonais par Myriam Dartois – Ako
Editeurs Albin Michel, 2016
239 pages
17,50 euros
ePub 11,99 euros, Kindle 11,99

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5 commentaires pour Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa

  1. Folavril dit :

    J’ai bezucoup aimé le film… Très envie de lire le bouquin depuis!

    J'aime

    • lemondedetran dit :

      OUI OUI OUI. Il faut que tu lises le roman. Le film est très fidèle au roman. L’auteur, semble t-il a collaboré pour l’écriture du scénario. Nous avons hésité: nous ne savions pas s’il fallait ou non évoquer le film. Tu nous donnes ici l’occasion d’en parler. Oui. Le film est très beau. Pour ceux et celles qui l’ont vu, comme toi, et qui n’ont pas eu connaissance du roman, nous leur invitons à le découvrir. Très bonne journée à toi. 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. vivi dit :

    Belle chronique
    J’ai beaucoup apprécié les deux aussi. Sur le livre, les conditions de vie et les « droits » des lépreux (enfin le peu qu’ils avaient) est plus développé. Le film accentue plus le côté « mystique » ou du moins la relation avec la nature, la mort, la perte d’un être cher ( un peu les obsessions de la réalisatrice il me semble). Enfin , c’était mes impressions. J’ai commencé par le film . J’aurais peut-être eu un autre regard en commençant par le roman…

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    • lemondedetran dit :

      Je suis très émue en regardant le film. J’ai trouvé effectivement que les interrogations spirituelles sont toujours liées à la nature. Je ne pense pas que ce soit une obsession car en Asie (c’est ma culture d’origine) la question de la vie est étroitement liée à la mort. Il n’y a pas de séparation ni de dichotomie comme en Occident. De fait, parler de la vie c’est aussi prendre conscience de son caractère éphémère et l’impermanence des chose. C’est une étape vers une transmutation, vers un autre état de vie. Dans le film, et dans le roman aussi, l’arbre symbolise cela, à mon humble avis…
      Une très belle soirée à toi.

      Aimé par 1 personne

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