Et ne reste que des cendres de Oya Baydar

oya-baydar
Le voile des illusions

Ülkü se rend au commissariat de police pour reconnaître le corps de son ancien amant devenu diplomate. Celui-ci a été assassiné. La vue du corps refait surgir des événements douloureux et traumatisants pour cette femme, journaliste, militante communiste, ex prisonnière dans une geôle turque où enceinte, elle a subi la torture. Vingt ans plus tard, bien que revenue sur ses idéaux et déçue par des promesses (vaines) des lendemains qui chantent, elle doit faire face à une terrible épreuve : la mort de son fils, assassiné, lui aussi par une police à la botte du régime.

Et ne reste que des cendres est un roman fleuve qui retrace le combat d’une femme qui a cru fermement à un rêve, celui de voir un jour les hommes et les femmes de son pays jouir de la démocratie et du bonheur d’être libre. Mais Oya Baydar n’est pas une écrivaine naïve, endoctrinée par une idéologie politique quelle qu’elle soit (le marxisme léninisme, régime de dictature actuelle ou lors du coup d’Etat de 1971). C’est pourquoi, en tant qu’intellectuelle engagée et éclairée, elle fait subir à son personnage des mutations qui ne vont pas sans douleur psychique, morale, intellectuelle et idéologique :

« Elle se demande comment elle a pu rester si calme à la morgue alors qu’Arin gisait sur un étrange lit métallique (…) Les moments où elle anesthésiait toutes ses émotions, se glaçait, devenait mécanique. C’est seulement après que la désolation de la mort se mue en un cri fou et désespéré, et fait craquer son cœur. C’est ce qui s’était passé à la mort de son fils. »

Si le titre en turc signifie « Il resta leurs cendres chaudes », la traduction française Et ne reste que des cendres évoque plus un passé révolu. Tous ces idéaux, tous ces combats, toutes ces passions (passions politiques, passion mutuelle entre Ülkü et Arin) sont devenus des vestiges d’une vie vouée à un mirage. Les cendres sont encore chaudes mais le désir ardent est en train de rendre son dernier souffle.

Et ne reste que des cendres est un roman consacré à l’histoire tourmentée de la Turquie. Publiée en 2015, il fait étrangement échos aux événements actuels qui convulsent le corps sociétal turc. Le lecteur ne peut qu’associer le combat d’Oya Baydar en son temps et celui d’une autre grande dame turque, Asli Erdogan.

En conclusion, il s’agit là d’un roman puissant par sa verve poétique et guerrière. L’auteur nous offre de nouveau un roman dans lequel elle trace et dessine les errements d’une âme assoiffée de justice et de liberté. Oya Baydar dresse au travers de l’intrigue une autopsie de la Turquie depuis des années 70. Et ne reste que des cendres est une oeuvre épique. C’est l’odyssée du peuple turc. C’est le chant d’Oya Baydar pour sa bien bien-aimée la Turquie. C’est un chef – d’œuvre parfait alliant l’Histoire, la politisation d’un pays et une narration enchanteresse aux phrases tantôt fluides, tantôt épiques, tantôt élégiaques. On n’en sort pas indemne…


Roman traduit du turc par Valérie Gay – Aksoy
Editeurs : Phébus, 2015
557 pages
25 €

Publicités
Cet article, publié dans La littérature turque, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s