Rembrandt de Jean Genet

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De chair et de sang

A l’occasion de l’exposition de Rembrandt au Grand Palais à Paris, les éditions Gallimard publient un petit texte rempli de surprises de Jean Genet sur le peintre hollandais.
Pour comprendre le texte, il faut s’intéresser au contexte et à la relation que Jean Genet entretient avec la peinture et particulièrement avec celle du maître flamand pour lequel il nourrit une grande admiration. C’est dans les années 50 que l’écrivain français découvre Rembrandt grâce à des visites aux musées de Londres, d’Amsterdam, Paris… Il écrit un texte muni de cette formidable aventure picturale. Cependant, seul un fragment de texte nous parvient après la grande destruction des œuvres de Jean Genet par lui-même.
Le petit ouvrage présent est un écrit inachevé qui offre au lecteur un double intérêt. Tout d’abord, les idées et impressions originales de Jean Genet éclairent l’oeuvre du peintre. Elles permettent d’aborder cette peinture avec un œil plus vif et un regard neuf débarrassé de tous les discours convenus des critiques d’art. Enfin, ce texte révèle au fil des pages des réflexions philosophiques de Jean Genet sur le genre humain. Ainsi le grand maître flamand aiguise la pensée du poète et à l’inverse le poète lui rend un vibrant hommage.
Mais comment procède Jean Genet pour réaliser le projet son texte ? Tout d’abord, il choisit d’évoquer l’écriture picturale du Maître par l’étude de quelques portraits et autoportraits célèbres. Ces œuvres permettent à l’auteur de mettre en exergue l’évolution de la pensée du peintre et de sa technique quant à sa perception du corps soumis au temps. En effet, si la peinture au départ s’intéresse au faste, à la lumière qui habillent et embellissent le visage, peu à peu, le crépuscule s’installe et avec elle, la nuit. L’obscurité et les ténèbres qui enserrent les visages et les corps sont les échos à la vie difficile du peintre, frappé par de multiples tragédies personnelles. Les lumières sont alors éteintes et la fête est finie. Les traits des modèles s’alourdissent. Le regard se plisse et devient vitreux. Le corps se décompose. La chair se fripe, se ride et partout suinte du liquide de la putréfaction. Est-ce là le réalisme du baroque flamand ? La lumière laisse place au clair – obscur et les modèles ploient sous le poids des ans. Vivre c’est avoir une perpétuelle gueule de bois.
L’observation, l’étude passionnée de l’esthétisme du peintre nourrit la pensée et aguerrit la réflexion de Jean Genet. Loin d’être rebuté, pour le poète, le laid est ici transcendé. Le regard des modèles, bien qu’assombri, reste perçant. Le corps, la matière refusent d’abdiquer quand bien même la vie a déjà rendue les armes. Rembrandt force le trait, toise la lumière. Il met en valeur les vestiges d’une vie faite de faste et de furie mais ployée maintenant sous le poids du temps. Rembrandt peint la vérité crue de la tragédie humaine, sa mortelle condition. Il revisite le motif des vanités. Il rénove et perfectionne la danse macabre en un jeu plus subtil du clair – obscur. Peindre a été aussi une épreuve pour Rembrandt :

« Il a fallu que Rembrandt se reconnaisse et s’accepte comme un être de chair –que dis-je, de chair ? – de viande, de bidoche, de sang, de larmes, de sueurs, de merde, d’intelligence et de tendresse, d’autres choses encore, à l’infini, mais aucune niant les autres ou mieux : chacune saluant les autres. »

Et il a fallu aussi à Jean Genet se reconnaître dans cette peinture, dans ces modèles, dans ces portraits ses frères d’infortunes qui l’invectivent et annihilent toutes tentatives de gloire car l’ultime but de la vie est la mort.
A la révélation de l’humaine condition à travers la peinture de Rembrandt s’ensuit une autre, plus douloureuse, pour le poète. Il s’agit de cette « expérience du wagon » évoquée dans la dernière partie de son livre. Ici le regard porté sur son voisin de train devient un coup de poignard porté à son narcissisme puisque toute forme de singularité s’anéantit dans la sombre iris de l’autre, du semblable, du double.
En conclusion, bien que ce ne soit pas un texte volumineux, Jean Genet aiguise la curiosité du lecteur et capte l’intérêt de ce dernier pour les travaux du peintre. La lecture insiste aussi sur la sincérité (presque touchante) du poète lorsqu’il évoque ses ressentis et ses émois face aux toiles du Maître et face à la terrible réalité que celle – ci révèle sur lui-même :

« J’étais sincère quand je parlais d’une recherche à partir de cette révélation ce que tout homme est tout autre homme et moi comme tous les autres. »


Rembrandt de Jean Genet
Editeurs : Gallimard, Coll. « L’arbalète », 2016
12 €

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