Entre les jours de Andrew Porter

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Chronique d’Abigail

Entre les Jours est la chronique d’une implosion familiale. Non pas selon une modalité spectaculaire et explosive, mais par un effet d’accumulation de menus faits, de petites contrariétés, le cumul de micro instants qui finissent par s’effilocher. Par filer comme autant de grains de sable entre les doigts.
Cette façon de s’échapper à soi, de voir s’échapper sa propre vie, sans pouvoir en cerner les mécanismes, se trouve au coeur de ce premier roman.
Andrew Porter immerge aussi le lecteur dans une contemporanéité, dans une cellule familiale actuelle, régie par des codes de communication ancrés dans la modernité. Dans des individualismes juxtaposés.  Ici les relations familiales sont interrogées dans leur signification, leur légitimité, leur raison d’être. Ce qui peut les cimenter se voit remis en cause.
Ce qui relie les différents membres de la famille Harding semble précisément être une interrogation; celle sur la raison d’être ensemble, celle sur l’origine de l’élément fatidique qui mène à la dilution du lien. Celle, aussi, sur un passage du temps qui paraît être le Maître des Illusions, qui érode subtilement et sûrement les sentiments.
D’emblée, il y a une sensation de vacuité qui plane sur le roman. Sur les personnages. La séquence d’ouverture montre Elson, le père, seul, dans un lieu anonyme, où il vient boire un verre après sa journée de travail. Cet espace symbolise une façon, pour le personnage, de demeurer dans le retrait, dans une passivité et une interrogation qui vont le pourchasser durant l’intrigue. Celle ci se resserre autour d’un mystère; la disparition de Chloé, la fille cadette, et le drame énigmatique qui a conduit à son exclusion de l’Université et l’a poussée à s’enfuir avec Raja, le garçon dont elle est éprise.
Il y a aussi Richard, le fils de la famille, poète, être incertain et flottant. Ce grand frère est une figure de funambule, en équilibre sur un fil, tiraillé par les choix à accomplir pour lui-même, par sa loyauté vis à vis de sa jeune soeur,par le souvenir de sa complicité passée avec sa mère, Cadence.
En fait, tous ces personnages dansent un ballet, se frôlent, se repoussent, s’attirent et doutent. Ils finissent par se heurter dans le paroxysme de la tension et de l’inquiétude. Jusqu’à la fin des illusions. Chacun considère le parcours de son existence, interroge l’instant du déraillement, cherche la seconde de la sortie de route…Quel virage, à quel moment, quelle cécité sur l’autre fait passer du besoin, du désir à l’indifférence?
C’est une riche réflexion tant sur le temps, que sur la construction d’une identité, mouvante, d’une quête d’autonomie de chaque élément de la cellule familiale. La tendresse continue-t-elle d’exister dans l’éloignement, dans le souvenir toujours plus lointain de la vie commune? Qu’est-ce qui empêche, au final, de devenir des étrangers? Quelle alchimie des émotions?
Andrew Porter dissèque la série des compromissions, des marchandages avec soi-même qui empêchent, qui étouffent, qui servent d’excuse…Car il faut du courage pour s’aimer, pour continuer à s’aimer, pour vouloir continuer à s’aimer… Et, parfois, rompre et lacérer les coeurs devient la condition du contrat, celui qui permet de s’inventer une identité…


Roman traduit de l’Américain par France Camus -Pichon 
Editions de l’Olivier, 2014
391 pages
23 euros

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2 commentaires pour Entre les jours de Andrew Porter

  1. vivi dit :

    Ta chronique et l’utilisation de tes mots est à l’image de la danse de ses personnages : un véritable ballet des plus esthétiques 🙂

    J'aime

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