Le mobile de Javier Cercas

cercas
Tel est pris qui croyait prendre

Chronique d’Abigail

Alvaro est un être solitaire, à la vie bien réglée. Lorsqu’il n’exerce pas à mi temps en tant que conseiller juridique, chacune de ses activités obéit au rythme du métronome. En effet, Alvaro a l’obligation d’être économe de son temps, car ce dernier est dûment employé et ne sert qu’un seul et noble objectif: permettre à notre homme de se vouer intégralement à sa vocation, à la réalisation du Grand Oeuvre qui le sortira de l’obscurité, le chef d’oeuvre qu’il est forcément appelé à réaliser… Car Alvaro, sous l’égide de Flaubert, son maître, sa référence du génie littéraire, admet l’infime parcelle d’inspiration contre une dose non négligeable de transpiration…
Alors Alvaro organise toute sa vie autour de sa vocation à écrire, soumet ses heures à la réalisation de ce qu’il doit accomplir, réduit la marge de sa vie sociale afin d’aller vers sa grande transmutation en écrivain inspiré. Oui, il lui faut devenir cet être rare, élu.
Néanmoins, une délicate question se pose et s’impose à Alvaro; celle de la forme. Quelle est celle privilégiée par les Muses? L’exigence des vers? La rigueur de la prose? Il faut opter pour celle qui servira au mieux et le plus noblement la matière du récit car… Le mot est lâché! Voilà le noeud gordien de l’écriture; trouver la matière, le sujet.
Sous couvert d’une habile réflexion sur l’inspiration littéraire, Javier Cercas construit un récit gigogne, bref et percutant comme une nouvelle. Il élabore une vertigineuse mise en abyme, dont la mécanique rodée ne tournera pas dans la direction espérée par le personnage. Les personnages d’un récit de fiction, d’ailleurs, n’échappent-ils pas toujours un peu à leur auteur? Ne suivent-ils pas le cours de leur propre destin?
Alvaro a une idée; il se procurera le matériau de son intrigue dans le réel le plus proche, le plus familier. Ses voisins. Sans s’en douter, ces derniers seront les protagonistes  de son récit, et la réalité se changera en fiction par la magie de l’écriture. Il suffira alors à l’habile Alvaro de se rapprocher d’eux; d’entrer suffisamment dans leurs vies, leurs secrets pour leur insuffler réflexions et enchaînements d’actions. Il se veut démiurge, créateur d’un univers dans lequel lui seul, omniscient, sait par avance comment tout doit se dérouler.
Il a tout prévu; le couple aux abois, le vieil homme acariatre et son bas de laine, le mobile du meurtre. Il n’a plus qu’à ensemencer l’esprit des protagonistes, noter leurs faits et gestes, les voir glisser vers l’idée vénéneuse du crime crapuleux. Sauf que… Sauf que le vivant échappe aux prédictions de l’esprit enfiévré. Possédé par son plan, Alvaro le voit lui échapper. L’intrigue progresse vers un dénouement imprévu… Et échappe à son instigateur.
Ce roman efficace s’avère passionnant par l’effet miroir entre le réel et la fiction, les cartes se brouillent, et l’on ne sait plus lequel induit l’autre. Une intrigue à tiroirs qui vient nourrir la réflexion sur la provenance de cet obscur objet littéraire…


Roman traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic.
Editeurs: Actes Sud, 2016
85 pages
13,80 euros

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2 commentaires pour Le mobile de Javier Cercas

  1. jostein59 dit :

    Un auteur que j’aime beaucoup, je le note pour plus tard

    J'aime

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