Un mirage finlandais de Kjell Westö

westo
Le jour d’avant

Dans ce roman fleuve de 519 pages, Kjell Westö nous offre un récit d’une très grande facture. En effet, il a su, comme nous le verrons, allier la dimension historique, sociale à la richesse romanesque. Notre intérêt est sans cesse suscité et stimulé par l’intrigue et les péripéties que l’auteur nous réserve. Mais de quoi s’agit-il ?

Nous sommes en 1938 dans le salon de l’avocat Thune. Comme chaque semaine, ce jour marque un rituel : celui où Thune rassemble ses quelques amis pour débattre et discuter des actualités du monde. Ils s’installent confortablement dans l’office « pour se lancer dans des délibérations longues et approfondies … ». Et effectivement, il y a de quoi alimenter les conversations entre gentlemen. En effet, au fil des pages, les inquiétudes et les peurs se dessinent d’autant plus que l’Allemagne nazie est en train de devenir la Maîtresse du Monde. L’ombre du Führer pèse sur les convives. Et on en vient à parler du scandale dans la préparation des jeux Olympiques de 1936 et de l’attitude antisémite de la Finlande face à son athlète d’origine juif, Abraham Tokasier. Ceci est dû à la lâcheté des Finlandais qui ne voudraient « froisser leurs amis allemands présents dans les tribunes en décernant une médaille à un Juif ». Les avis des protagonistes de Kjell Westö divergent et chacun laissera tomber le masque avec la montée en puissance de Hitler et le nazisme en Europe.

C’est précisément ce mercredi 16 Mars que tout bascule dans la vie de la discrète madame Wiik. Celle-ci est une sténodactylo qui travaille pour Thune. Matilda de son prénom partage sa vie entre le bureau de l’avocat et son appartement de célibataire. Le lecteur détecte une forme de dédoublement de la personnalité chez la jeune femme férue de cinéma à l’eau de rose. Cependant, rien n’éveille le soupçon du lecteur jusqu’à ce qu’il soit confronté à un passage clé du roman : Matilda, en montant les escaliers menant chez son employeur se fige soudain, elle semble reconnaître la voix de son ancien tortionnaire :

« Elle s’était figée dans l’escalier. Elle entendit des pas rapides, la porte à l’étage se fermer. Les voix s’effilochèrent en marmonnement qui eux –mêmes s’estompèrent lorsque les hommes quittèrent le vestibule pour pénétrer dans le bureau de Thune. Matilda demeurait immobile, le silence tombait autour d’elle, sourd et sépulcral. Elle sentait le froid jusque dans les moindres recoins de son corps, avait l’impression d’avoir les jambes en coton, vacillantes, comme si plus que jamais elles ne pourraient la porter. »

Le compte à rebours est lancé. Madame Wiik tisse sa toile, cale son comportement sur le but à atteindre, conditionne ses émotions et gestes pour piéger sa proie. L’issue, on s’en doute, ne peut qu’être fatale…

Un mirage finlandais met le focus sur la vie de Madame Wiik. Les bribes de son passé reviennent à la surface pour permettre au lecteur de comprendre non seulement son histoire, le drame qu’elle (et son frère, par ricochet) a pu vivre mais aussi sa détermination à se venger quitte à s’anéantir à son tour dans le tourbillon de l’Histoire. Kjell Westö a su, avec brio, ressusciter le passé de la Finlande, la guerre civile qui l’a ravagée et la déportation des sympathisants communistes dans des camps. Il a aussi souligné la fascination de certains milieux intellectuels à l’endroit du nazisme lorsque ce parti politique se trouva à son apogée quelques années avant la grande guerre. Les purges, la nuit de cristal, l’Anchluss et l’annexion de la Pologne sont ici évoqués. Nous sommes à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. La catastrophe est donc imminente et chacun doit choisir son camp. Madame Wiik, par son geste et par sa décision devient la victime expiatoire d’une Finlande qui oscille entre un passé encore douloureux et un avenir sombre, alliée de l’Allemagne nazie puis en guerre contre l’URSS. Le drame de Madame Wiik est une prémisse à la position chancelante d’un pays encore fragilisé après son indépendance en 1917. Il ne faut pas oublier que le roman débute en 1938 soit vingt ans après la proclamation de l’indépendance du pays…

Le mirage finlandais est un roman de très haute facture. Sans être un roman historique, il a su être suffisamment romanesque pour trouver l’adhésion du lecteur à sa prose poétique. Mais Kjell Westö souligne aussi son engagement pour l’équité et la justice morale. Ainsi, son roman a réhabilité Abraham Tokazier :

« Soixante –quinze ans plus tard, Kjell Westö mentionne ce tragique événement dans Un mirage finlandais, publié en Suède et en Finlande en 2013. Dès la parution du roman, la presse s’empare du sujet et le scandale éclate : la Fédération nationale d’athlétisme présente ses excuses aux descendants d’Abraham Tokazier et lui accorde la victoire à titre posthume ».

Le roman a donc parfois rempli son noble objectif : celui de redresser les torts.


Roman traduit du suédois par Jean –Baptiste Coursaud
Editeurs : Autrement Littératures, 2016
519 pages
23 €

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