La nature exposée de Erri De Luca


Le Sacré et le Profane

Le personnage est aussi le narrateur du récit. C’est un homme taciturne, lourd d’expériences et pétri de vécu. Il vit seul dans un petit village au pied des montagnes. Sculpteur de métier, il a aussi une très grande connaissance des routes de montagnes et des caprices de la nature. Aussi, il participe avec quelques amis pour amener des clandestins au delà des montagnes, de l’autre côté de la frontière moyennant une contribution financière. Mais, contrairement aux autres, notre protagoniste restitue l’argent à ses « clients » une fois que ceux-ci arrivent à destination. Cette bonté d’âme est découverte et l’homme doit quitter son village. Il trouve refuge au bord de la mer. C’est dans ce lieu d’exil que lui parvient une commande particulière : il s’agit de restaurer une croix en marbre :

« Comme tu peux le voir, il s’agit d’une œuvre digne d’un maître de la Renaissance. Aujourd’hui, l’Eglise veut récupérer l’original. Il s’agit de retirer le drapé. »
L’objectif est de retrouver la sculpture d’origine avec un crucifié nu sur sa croix »

Mais alors, cela va poser un problème technique : l’enlèvement du drapé en marbre abîmera la nature :

« J’examine la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis qu’en la retirant on abîmera forcément la nature.
« Quelle nature ? »
La nature, le sexe, c’est ainsi qu’on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi. »

Ainsi le défi est lancé à notre personnage. Ce dernier va se lancer dans la restauration de cette Crucifixion qui le mènera vers une quête intérieure et spirituelle dont il en sortira grandi en tant qu’artiste.
La nature exposée n’est pas seulement un roman sur la fragilité d’une divinité sacrifiée. Le lecteur connaît bien les tourments et les interrogations de l’écrivain Erri De Luca à l’endroit de l’humaine condition. Il ne s’agit nullement ici d’une hagiographie du Christ ni d’ une initiation à la théologie de la Croix. L’auteur s’intéresse au sens de l’art et réfléchit sur les possibilités que la création artistique peut mettre en œuvre pour faire accéder l’homme à un stade supérieur de la connaissance métaphysique et spirituelle.
Ainsi, pour porter l’œuvre vers le paroxysme du Beau, le protagoniste enquête sur les traces et vestiges laissés par le sculpteur de l’œuvre, décédé peu après la réalisation de son Christ. Pour mettre ses pas dans ceux du défunt, pour continuer cette œuvre en la menant vers la perfection, le narrateur questionne, interroge le sens de chaque trace laissée par son prédécesseur.

« Je cherche un médecin, un dermatologue, pas pour moi. J’ai fait une découverte sur la statue. Avec ma main, je retire la poussière de marbre tombée sur les pieds du crucifié. Et là, je sens au toucher comme de petits écailles. Je ne les sens que sur les pieds. (…) Je dois prévenir le curé. Je lui demande l’adresse d’un dermatologue.
« Un dermatologue pour une statue. Je n’avais encore jamais entendu çà », et il vient vérifier. Il tâte, souffle sur ses doigts et tâte à nouveau. Il me regarde et sourit.
« Ce n’est pas une maladie, ce n’est pas de la lèpre. Ce sont des écailles. Il est en train de devenir poisson, d’après le sculpteur ». Il voit que je ne comprends pas.
« Le poisson est le premier symbole chrétien. On le trouve dans les catacombes. Il vient du grec Iesus Christos teu’uios soter, « poisson ». Le sculpteur voit la transformation du corps en symbole de salut au moment de la mort »

Le roman dépasse le caractère théologique. Erri De Luca va plus loin. Dans son récit, le personnage, pour mener à la Beauté absolue la mission qu’il a en charge, a recours à l’aide d’un prêtre, d’un Rabbin et d’un ouvrier musulman, celui-là même qui va lui remettre le marbre le plus pur pour son travail.
Cette volonté œcuménique dans la quête du sens et de la création ne rapproche pas le narrateur du divin mais de lui-même. L’histoire christique est ici réappropriée par le sculpteur. Comprendre le crucifié est selon lui comprendre la tragique destinée de chaque être humain et du même coup la sienne propre. Cela éclaire ses actions passées et futures. Cela met en lumière sa nature profonde et humaine. Cela l’expose à la contrition, à une blessure volontaire –physique et psychique –et enfin, à la solitude. Car l’art, le Beau ne sont pas facilement accessibles. Pour restaurer cette œuvre, le narrateur doit comprendre sa motivation pour ce travail qui dépasse toutes celles qu’il a vécues jusqu’à présent. Il oscille entre l’étonnement du profane et la volonté de comprendre un pan du sacré qui s’offre à lui au travers d’une dramaturgie sacrificielle inscrite par son prédécesseur dans sa sculpture.
Erri De Luca offre là un magnifique roman dont les dernières pages attestent de façon grandiloquente la nature duelle et tourmentée de l’homme face à la création d’art qui fait étrangement écho au combat de Jacob contre l’Ange.
La nature exposée est un roman dans lequel l’auteur exprime son amour, son espoir en l’homme, être fragile et arc bouté, bravant la souffrance pour pouvoir se hisser jusqu’au firmament dans le seul but de tutoyer le divin.


Roman traduit de l’Italien par Danièle Valin
Editeurs : Gallimard, Coll. »Du monde entier », 2017
16,50 €

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6 commentaires pour La nature exposée de Erri De Luca

  1. jostein59 dit :

    Je crains un peu la difficulté du sujet.

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  2. vivi dit :

    Tu m’as vraiment donné envie de le découvrir.Merci

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