Ecoute la pluie de Michèle Lesbre


« Il pleut dans mon coeur comme il pleut sur la ville« 

C’est le soir. Une femme consulte sa montre. Elle se dit qu’il est temps de quitter son travail et de prendre le train pour rejoindre Nantes. Elle doit, une fois dans cette ville, se rendre à l’hôtel des Embruns pour retrouver son amoureux, un photographe, l’homme de sa vie.
Elle se retrouve sur le quai de métro. Un vieil homme est à ses côtés. Elle le remarque à cause de sa canne et de son imperméable jaune. Et puis, il lui sourit :

« A un moment, mon regard a croisé le sien. Il m’a souri, je lui ai souri aussi. Il avait une allure assez délurée malgré la canne et sa voussure, une sorte d’élégance fragile, quelque chose de désuet mais de charmant. »

Cependant, la narratrice, à cet instant, est à mille lieux de deviner ce qui allait se produire : l’homme, d’un geste, se jette sur les rails, tout en lui souriant comme s’il voulait qu’elle l’accompagne dans son dernier voyage, dans ce bond vers l’irréversible :

« Le vieil homme s’est tourné vers moi avec toujours ce sourire limpide, j’ai cru qu’il allait me demander quelque chose, mais il a sauté sur les rails comme un enfant qui enjambe un buisson, avec la même légèreté. »

Le suicide du vieil homme clôt le premier chapitre d’un court roman. Dans un style élégant et plein de grâce, Michèle Lesbre accompagne la narratrice dans une descente en elle –même pour ensuite offrir au lecteur la quintessence des sentiments et émotions de cette femme, piégée, prise au dépourvu à un moment fait de trouble et de fragilité.
La tragédie du vieil homme devient un élément déclencheur. Il provoque un effondrement intérieur. La jeune femme est dépouillée de ses espoirs et attentes quant à ses amours en déliquescence.
Le lecteur aura deviné. Le rendez-vous avec l’amant n’a pas eu lieu. La narratrice consciente de cet « échec », tente de s’expliquer au travers d’un monologue proche de la complainte. Elle confie à l’amant ses chancèllements, ses faiblesses et dépendances à son égard. Dans ce murmure mélancolique, la femme exprime sa souffrance et sa solitude face à une relation qui peine à trouver un équilibre tant l’homme la tient à l’écart de sa vie.
Le roman se déroule sur un temps assez court puisque l’errance de la femme dure toute une nuit. Elle déambule dans un Paris noctambule qui, malgré ses charmes, ne peut la retenir. Dans cette nuit d’insomnie, elle fait le bilan de sa vie.
Ecoute la pluie est la description d’un moment où le banal cesse de l’être. L’extraordinaire s’invite de façon impromptue dans des existences tranquilles pour en bouleverser leur cours, laissant des êtres au carrefour des chemins :

« J’attendais la prochaine rame de métro. Sur le mur de faïence, des traces de sang séché dessinaient un relief sauvage où se lisait la violence ordinaire. Il me semble maintenant que le vieil homme, l’affiche et les traces de sang, cette proximité hasardeuse, annonçait ce qui allait devenir quelques secondes plus tard, mais dans l’instant je n’ai rien perçu dans menace, j’étais dans la parenthèse de l’attente, j’avais un train à prendre pour te rejoindre, j’étais déjà un peu en retard. »

Ecoute la pluie, malgré le suicide d’un homme, est une ode à la vie. Ecrit non pas dans un style élégiaque, le roman accuse une certaine gravité. Il décrit avec poésie la vie qui passe et le temps du lâcher prise. La jeune femme, au cours de cette descente nocturne en soi, revient, métamorphosée, à la lumière de l’aube. Bien que la douleur imprime sa marque, bien que au dehors, la pluie batte son plein, la narratrice parvient à la sagesse ultime : vivre à tout prix.

«  (…) je te laisse un message, un message que sans doute tu ne comprendras pas, pas tout de suite, sans les mots habituels et un peu usés qui ne sont sans doute plus à la hauteur, un message qui cependant me contient tout entière, où je tente de te dire que nous devons inventer autre chose, que je veux autre chose, parce que nous sommes vivants,

Ecoute la pluie… »

Michèle Lesbre nous offre là une véritable prouesse littéraire grâce non seulement à l’originalité de l’intrigue mais aussi à la beauté de la langue. Elle a su concilier un style dépouillé, épuré et l’envie dévorante de la narratrice, traversée par la violence de ses émotions.

Un vrai plaisir de lecture.
Une véritable jouissance littéraire pour les amoureux des Belles Lettres.


Editeurs : Sabine Wespieser, 2013
100 pages
14 €

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