Quelques – uns des cent regrets de Philippe Claudel


Chronique d’Abigail

Tandis qu’une crue aussi mystérieuse qu’imprévue change la petite ville en une annonce de déluge, le narrateur, lui, s’en revient vers elle, son lieu de naissance, son alpha. C’est qu’il n’y est pas revenu  seize années durant…
Ce voyage de retour, retour sur soi, sur le temps passé perdu et envolé, se veut une boucle appelée à se fermer une fois pour toute, comme doivent un jour se refermer d’antiques blessures.
La pluie incessante s’abat sur la ville comme un remord. Elle tombe du ciel, nettoie et bénit, gomme et efface, fait disparaitre dans le courant êtres et choses. L’eau qui monte envahit les rues, isole les lieux, les coupe du monde et du temps, et change l’ensemble en un immense arche de Noé. Car le narrateur revient là pour remonter dans le temps, dans la mémoire, puisque le temps est arrivé où il lui faut sonder son passé, regarder dans le fond du gouffre pour donner une possibilité à son avenir. Car sa vie ne se vit qu’en demi teinte et en semi échecs…
L’eau qui lave, qui fait la toilette des morts, ici celle de la mère défunte, c’est aussi le cumul des larmes jamais versées. C’est l’ultime bénédiction qui autorisera une nouvelle alliance: celle entre le narrateur et le souvenir embrumé de la mère disparue. Celle entre le narrateur et son âme, chargée de l’amer du souvenir, tel un fardeau muet porté depuis trop d’années.
Pour l’aider à traverser ce fleuve, celui de la Mémoire, deux étranges Charron vont accompagner notre narrateur. Le premier possède l’hôtel de l’Industrie, lieu fantomatique qui abrite les égarés, offre refuge à ceux que leur raison fêlée a transformé en souvenirs, souvenirs d’eux-mêmes, figés sur un temps arrêté pour toujours. Jos Sanglard, propriétaire des lieux, hôte inattendu, révèle une intarissable bonté et voue à son épouse un amour coupable.
le second passeur sera le curé: » Vous êtes-vous demandé, vous, pourquoi votre mère était morte? ». Cet étrange personnage lance les mots comme autant de vrilles qui fourragent l’âme et la conscience du narrateur, l’emmènent malgré lui vers l’introspection, interrogent l’obscure raison de la rupture. C’est sous la surface opaque des eaux charriées qu’il s’agit de plonger.
Le lecteur doit patienter pour connaître la genèse de l’effacement du lien, de sa dissolution entre la mère et le fils. Pour discerner les motifs d’un si long silence que la mort vient prolonger. Il y a une sorte de construction circulaire dans le propos à l’image de ce qui se dé roule dans la conscience du narrateur, dans une introspection qui tourne autour du pot… Autour du noeud gordien de l’inavouable. Les motifs profonds se déroulent mais avec lenteur alors qu’imperceptiblement la décrue s’amorce.
Emmené sur une barque, le narrateur convoie la mère morte vers l’île cimetière, remonte le fleuve de Mémoire qui mène au dernier repos, au caveau familial désert. Car ses grands parents ne s’y trouvent plus, leurs os ont été incinérés par leur fille… Le narrateur flotte sur ces eaux ultimes comme sur un souvenir de liquide amniotique. Il se remémore la beauté fanée de sa mère trop jeune, sa vie discrète, les sourires en coin, le grand père mutique, hostile, imposant qui les ignorait, lui et sa mère… Tout est puzzle.
Le passé du tête à tête longtemps heureux avec sa mère lui revient, le quotidien laborieux… Jusqu’à la transgression de l’adolescent, la fatale question: » Qui est mon père? ». Interrogatoire entêté, qui changea la Madone en Putain…
Le cercle se ressert; le narrateur revient dans l’appartement, ses odeurs, ses fantômes. C’est son intuition qui lui fera connaître la réponse informulable, celle qu’il avait tenté d’arracher. Au silence de l’une se fit écho le silence fatal du second.
Seule l’acceptation de ce savoir qu’il entrevoit sans le formuler réparera le narrateur, libérera la ville de la montée des eaux…
Ce roman court, écrit à la perfection, évoque une tragédie moderne dans son dépouillement par ce passionnant face à face d’une conscience avec elle même. Et rappelle la fragilité des vies, de la bascule vers l’ineffable qui les change en destin.


Le livre de Poche, 2017
154 pages

6,30 euros

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