Des hommes sans femmes de Haruki Murakami


Dans les secrets du saule pleureur

Après une plongée dans l’écriture de romans remarquables, Haruki Murakami revient vers le genre bref, celui de la nouvelle pour saisir les instants de vie et d’intimité de ses personnages masculins.

En effet, ce recueil comporte sept nouvelles dans lesquelles le célèbre auteur japonais questionne sur le rôle de la femme dans la psyché masculine et la façon dont celle-ci les hante après leur séparation . Dans une interview donnée au New Yorker, l’auteur précise :

« Ce que je veux aborder avec ce recueil ? En un mot, l’isolement et ses conséquences émotionnelles. « Des hommes sans femmes » en est l’illustration concrète. C’est le titre qui m’a d’abord saisi (bien sûr, le recueil éponyme d’Hemingway n’y est pas étranger), et les histoires ont suivi. Chacune de ces histoires est venue en résonnance du titre. Pourquoi Des hommes sans femmes ? Je n’en sais rien. D’une façon ou d’une autre, ce titre s’est enraciné dans mon esprit, comme une graine déposée dans un champ par le hasard du vent. »

Des hommes sans femmes et un recueil qui regroupe sept nouvelles dans lesquelles l’auteur imagine toutes les formes de « conséquences » psychologiques sur les hommes veufs de leur amour. Ainsi dans Drive my car, le narrateur, dans son échange avec Misaki, la conductrice occasionnelle de sa voiture, exprime, à sa manière la blessure provoquée par les infidélités successives de sa femme morte. Laissant le volant –au sens propre comme au sens figuré –à Misaki, Kafuku baisse les armes et se laisse aller à la confidence. Il se dévoile, lève le voile de la pudeur et laisse la femme percer à jour son masochisme qui l’a poussé à devenir l’ami du dernier amant de son épouse défunte. La recherche du sens et la vaine tentative de vouloir comprendre les pans cachés de la vie de l’autre sonnent comme un aveu d’impuissance. L’angoisse et la détresse de Kafufu font échos à la mélancolie et à la tristesse sans fin de Kino que sa femme volage a fini par détruire :

« Les branches du saule oscillant sous la bise du début d’été. Dans une petite chambre sombre, quelque par à l’intérieur de Kino, quelqu’un allongeait la main pour la poser sur la sienne. Les yeux fermés, il sentit son poids, sa chaleur, sa douceur. C’était quelque chose qu’il avait oublié depuis très longtemps. Dont il avait été mis à l’écart. Oui, j’ai été blessé. Très profondément, se dit Kino. Et ses larmes coulèrent. Dans cette chambre calme et obscure. »

Les personnages sont touchants. Ils émeuvent le lecteur par leur fragilité et par leur faiblesse face à la vague déferlante de la passion. Non seulement Haruki Murakami est un écrivain virtuose mais il se révèle être aussi un fin psychologue et docteur de l’âme humaine. Ainsi, dans la nouvelle Un organe indépendant, il suit pas à pas l’évolution de son personnage médecin dans sa lente descente dans l’enfer de l’amour et de la passion dévorante jusqu’à l’issue fatal…

Cependant, Des hommes sans femmes ne se résume pas seulement à l’analyse du couple dans son aspect intime. Plus encore et comme toujours dans l’oeuvre de Haruki Murakami, il s’agit aussi de s’interroger sur la relation homme/femme rendue complexe par les règles de la société japonaise. La modernité des textes de l’auteur japonais réside dans sa capacité à casser le masque de cire qui ne reflète en rien les tourments et solitudes intérieurs des êtres. Comme en témoigne la nouvelle Yesterday, Murakami s’attèle à montrer aux lecteurs les interrogations et les errances de la société japonaise. Son approche et sa dénonciation de cette société oscillant entre modernité et rigorisme social s’apparentent aux inquiétudes soulevées par un de ses contemporains cinéastes, non moins célèbre, Kiyoshi Kurosawa dans Shokuzai ou encore Tokyo Sonata.

En conclusion, Des hommes sans femmes oscille entre l’étrangeté des récits et des univers. Comme toujours chez notre auteur, la musique est omniprésente. Elle accompagne le lecteur dans cette ballade vers l’autre rive, là où résident des âmes endeuillées au cœur meurtri, usées par l’attente d’un improbable amour fantôme dont la femme n’est plus la messagère.


Nouvelles traduit du japonais par Hélène Morita
Editeurs : Belfond, 2017
304 pages
21 euros
Disponible en eBook

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2 commentaires pour Des hommes sans femmes de Haruki Murakami

  1. jostein59 dit :

    Cela me semble fidèle à l’auteur. Ce qui est un point positif pour moi

    J'aime

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