La terre qui les sépare de Hisham Matar


Où est mon père?

Sous la forme d’un récit autobiographique, Hisham Matar relate l’histoire de son père, Jaballa Matar, opposant politique au régime libyen de Mouammar Kadhafi. L’engagement paternel et la dénonciation des exactions de ce régime ont valu à la famille des déménagements fréquents. Hisham Matar connaît sans cesse l’exil, d’abord en Egypte puis à New York et enfin en Angleterre. A cette douleur liée à l’exil, s’ajoute pour les Matar, la peur permanente d’être enlevés par les espions du régime libyen postés à l’étranger. C’est ce qui se produira en 1990.

« (…) en mars 1990, mon père fut enlevé dans notre appartement du Caire par la police secrète égyptienne qui le livra à Kadhafi. Il fut enfermé dans la prison d’Abou Salim, à Tripoli, plus connue sous le nom de « terminus » – l’endroit où le régime envoyait tous ceux dont il souhaitait oublier l’existence. »

Pendant vingt – cinq ans, la famille de l’auteur ignore tout de ce qui se passe réellement à l’intérieur des murs de cette forteresse où s’entassent les opposants du régime. Quelques lettres clandestines parviennent jusqu’à la famille dans les débuts de la captivité du père. Mais au fur et à mesure les nouvelles se tarissent. Hisham Matar grandit et devient un homme sans aucune possibilité de savoir si son père est encore en vie jusqu’au jour où la Révolution libyenne éclate. Le régime s’effondre et s’ouvrent alors les portes des prisons.

« A la fin du mois d’août 2011, Tripoli tomba et les révolutionnaires prirent le contrôle d’Abou Salim. Ils brisèrent les portes des cellules, et les hommes entassés à l’intérieur de ces boîtes de béton sortirent peu à peu, errant sous la lumière du soleil. J’étais chez moi, à Londres. Je passai la journée au téléphone avec l’un des hommes armés de masses qui fracassaient les portes. »

Cependant, nulle trace de ce père. Est-il vivant mais méconnaissable ? Est-il cet homme aveugle qui erre, heureux d’être dehors, mais sans mémoire et à moitié fou ? Ou bien est-il mort, exécuté sommairement et jeté dans une fosse commune ? Tant de questions qui restent sans réponse.

Le titre originel étant The return, Fathers, sons and the land in between. Il est explicite et donne le ton à l’ensemble du roman. Il s’agit ici du retour vers la terre maternelle, là où tout a commencé, là où l’auteur a vécu des jours propices auprès d’un père héroïque. Mais c’est aussi l’histoire d’une quête, celle du père. Savoir la vérité sur ce qui lui est advenu est un moyen pour le fils de parfaire son identité d’homme et d’assurer la filiation de la famille Matar. C’est pour cela, probablement, que l’auteur relie son récit à celui de Télémaque cherchant désespérément son père Ulysse.

La terre qui les sépare accuse cet espace, cette patrie qui est devenue une zone de non droit. Ainsi, la terre natale est une menace. Elle est le lieu qui a pris en otage le père et qui a confisqué la vérité sur ce devenir paternel. Elle devient cette terre – mère castratrice, tyrannique à l’égard d’un fils désemparé.

Il est sans conteste que Hisham Matar signe là un très beau roman. Sans tomber dans le pathos, il a su trouver les mots justes pour décrire une situation personnelle difficile. La pudeur s’allie à la poésie pour offrir des pages émouvantes aux lecteurs. Depuis son Anatomie d’une disparition, Hisham Matar lève le voile, rompt avec le romanesque pour livrer au monde non seulement un vécu personnel mais aussi une autopsie de la Libye depuis des années de dictature jusqu’au terrorisme actuel qui secoue le pays.

Un formidable roman à découvrir…


Récit traduit de l’anglais par Agnès Desarthe
Editeurs : Gallimard, 2017
324 pages
22,50 euros

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