La nuit du bûcher de Sandor Marai


La mort de l’Humanisme

De Sandor Marai, le public français et européen semble connaître peu de choses car cet auteur qui jouit dans le monde entier d’une réputation comparable à celle des plus grands auteurs contemporains (Zweig, Roth, Schnitzler, Mann…) a eu un parcours atypique. En effet, né en 1900 en Hongrie, Sandor Marai a connu immédiatement un succès après ses publications. Cependant, les événements tragiques du 20ème siècle (Le nazisme puis le stalinisme) ont eu raison de l’auteur. Engagé, déclaré comme antifasciste et antibolcheviste, l’écrivain hongrois a dû fuir et vivre en exil aux Etats Unis dès 1948. Cependant, l’Histoire l’a probablement rattrapé comme certains de ses collègues écrivains (Zweig, Levi) et pris dans des drames familiaux, Sandor Marai se suicide en février 1989 soit huit mois avant la chute du régime populaire hongrois et la chute de l’Union Soviétique. Une ironie de l’Histoire…

Durant les années de dictature communiste, les œuvres de cet auteur ont été brûlées et interdites dans les pays de l’Est. Son roman Libération publié seulement en 2000 souligne la portée dénonciatrice de l’écrivain à l’encontre du communisme. La nuit du bûcher est un récit écrit durant l’exil puisqu’il est paru en 1974. Sandor Marai, aguerri par des expériences successives telles que le fascisme, le nazisme et le bolchévisme livre ici une critique acerbe et lucide d’une idéologie qui met à mal l’individu et le collectif sous couvert de la quête du pur et du vrai.

Le roman se déroule à Rome en 1598. En effet, le choix de l’époque et du lieu souligne la subtilité de l’auteur. L’intrigue se déroule dans une Rome puissante et florissante. Nous sommes en pleine Renaissance. L’Europe est secouée par des idées nouvelles qui se diffusent sur tous les territoires grâce à l’imprimerie. Catholiques et Protestants se toisent et s’affrontent pour des différences théologiques. Ainsi, l’intelligence, l’émergence des idées, des sciences et des arts n’ont pas permis aux royaumes d’Europe de sauvegarder la Paix. L’Inquisition, l’enfant des Ténèbres et de l’Obscurantisme voit aussi le jour. Les guerres partisanes et les querelles fratricides affermissent le pouvoir de l’Inquisition. Celle-ci entend inspirer la terreur aux hérétiques, c’est-à-dire ceux là même qui embrassent la foi de Luther.

Dans ce contexte, le narrateur, un moine venu d’Avila arrive à Rome pour apprendre de l’Inquisition ses méthodes et ses leçons afin de pouvoir, par la suite, apporter ce « savoir » aux frères espagnols dans leur lutte contre les anti papistes. Son séjour le confirme dans sa foi en la Sainte Inquisition. Monolithique, il ne remet pas en cause ses préceptes bien qu’il soit témoin de tortures et d’exactions sur les hérétiques qu’on mène au bûcher. Consolidé dans la lecture des pères de l’Inquisition, il est cependant saisi de doute lorsqu’il est autorisé à suivre la dernière nuit du condamné Giordano Bruno, accusé d’hérésie. L’exécution du pauvre homme retourne l’âme du moine aux idées trop tranchées. Il délaisse sa bure et s’enfuit …

Ecrit en 1974, Sandor Marai expose ici sa vision implacable de la dictature. En choisissant une période faste qui est la Renaissance, l’auteur insiste sur l’absence de paradoxe et de contradiction dans la mesure où le progrès scientifique, technique, artistique et civilisationnel a toujours été suivi, dans son ombre, par la tentation de puissance et la soumission forcée ou volontaire de la masse à un leader charismatique. Dans le roman cette figure se présente sous les traits du Padre Alessandro ou encore du cardinal Bellarmin. Cependant, le lecteur reconnaît aisément vers qui Sandor Marai dirige ses attaques. L’autodafé, le bûcher ont été aussi des fléaux du 20ème siècle. Ils ont été érigés sous le Reich aussi bien que sur les places des villes tombées dans l’escarcelle du communisme en Europe de l’Est et ailleurs. Lire La nuit du bûcher revient à déchiffrer un message codé. L’âge des Ténèbres est parmi nous. L’homme éprouve le désir de s’élever avec les inventions et les arts. Mais il est aussi l’instrument de sa perte lorsqu’il se soumet à la barbarie ou lorsqu’il est l’instigateur de cette barbarie.

La nuit du bûcher est aussi une œuvre d’engagement. Il offre une part belle à celui qui résiste malgré la torture, l’emprisonnement et la mort. L’abomination n’a pas de prise sur lui. Il meurt libre.

En conclusion, La nuit du bûcher est un magnifique roman qui mérite d’être découvert. Espérons qu’il permette aux lecteurs de parcourir l’œuvre de cet auteur.


Roman traduit du hongrois par Catherine Fay
Editeurs : Le livre de Poche, 2017
278 pages
7,30 €

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