Les foudroyés de Paul Harding


Chronique d’Abigail

Un homme qui s’apprête  à mourir, Georges, entre dans le trépas entouré des siens et, pourtant, tellement étranger à toute cette agitation…
Dès les premières pages, Paul Harding distille les détails, précis, acérés, chirurgicaux. Dès les premières lignes, une ombre se glisse, celle du grain de sable qui contrarie les logiques, cette écharde agaçante qui vient rompre l’illusion de l’harmonie. Sous la surface, rien ne va.
Ainsi, la lecture des quinze premières lignes nous apprend que Georges agonisant se trouve étendu sur un lit médical de location. Cet infime détail, si prosaique, retient l’attention parce qu’il connote une encoche dans la surface lisse des choses, une sorte de négligence, l’attente empressée que la fin advienne. Car, quand bien même le personnage se meurt parmi les siens, il ne meurt pas pour autant entouré de leur affection. Plus loin, nous comprenons qu’ils attendent, ou plutôt guettent, le souffle ultime. Plus loin, nous constatons que les paroles échangées de grand père à neveu, d’épouse à mari, ne sont que des mots fades, des phrases bêtifiantes, codifiées adressées à celui que l’on croit devenu simple parce qu’il meurt.
De plus, Georges agonise sur son îlot médical, au milieu du salon, halluciné, se rêvant enseveli sous cela même qu’il a bâti… Car Georges bâtit, bricole, répare, démonte…Ainsi, Georges a raffolé des horloges. Il les a bricolées, les a réparées, les a remontées, les a collectionnées et connaît leur valeur tellement rentable.
Or, c’est le décompte de son propre compte à rebours, quelques 180 heures avant sa mort, que Paul Harding met en scène. Cette ultime marche contre la montre, cet affrontement avec Chronos, s’entrecoupe avec ironie d’extraits d’un ouvrage du Petit horloger raisonné daté de 1783.
Plus le tic tac insidieux le rapproche de l’échéance ultime, plus loin dans le temps sa mémoire l’emporte. Georges ressent une nostalgie. Celle du père, celle d’Howard le colporteur, l’homme errant et incompris, allongé le soir contre une épouse éprise d’économie domestique, en fait rongée de haine et de frustration à son endroit. Paul Harding élabore des retours de l’un à l’autre, une remontée d’une époque vers une autre. Il révèle la filiation, la reconstruit, la raconte, tisse un motif fait d’allers et venues temporelles.
Car ces Foudroyés ce sont, ni plus ni moins, des maudits, des hommes condamnés à l’échec du désamour. Ils chutent, ainsi que Lucifer le bien aimé devenu damné, et tombent durant le parcours de leur existence mais sans se relever.
Les portes s’ouvrent sur le temps, le remontent ainsi que le mécanisme insidieux d’une horloge. Georges se remémore Howard, l’homme nomade, équipé de bric et de broc, convulsé, tordu par le haut mal. Il se remémore l’enfant affolé, la scène originelle, ce jour où il a du glisser ses doigts au fond de la gorge du père pour l’empêcher de se mordre la langue… Puis, le choc de la morsure, l’effroi face à ce père convulsif, capable de blesser…
Paul Harding nous narre Howard, l’homme qui s’enfuit, quitte le lieu du désamour, abdique, disparaît. Il fuit l’internement auquel son épouse le destine. Et Howard, à son tour, se remémore son propre père avant lui.
Il se rappelle  le Pasteur, ses discours enfiévrés, de plus en plus confus. Il se rappelle l’entrée dans la folie, les hommes venus chercher un jour le pasteur, sa disparition hors de la vie des siens. Cette folie, cette différence, cette inadaptation à ce monde tel qu’il est signe la rupture, l’échec de ces hommes, ces foudroyés.
Et cependant…
Cependant, tandis que Georges se meurt, une scène lui revient, pathétique et teintée d’humanité. ce souvenir ultime réajuste les destinées de façon touchante et absurde dans le même temps.
Grand écrivain, traversé d’une poésie étrange et d’un regard quasi clinique, Paul Harding livre un chef d’oeuvre.


Roman traduit de l’anglais par Pierre Demarty
Editeurs: 10/18, 2012
190 pages

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