Les neiges bleues de Piotr Bednarski


Chronique sibérienne

Piotr Badnarski est peut –être un nom peu connu en France. Cependant, il s’agit d’un auteur polonais que les éditions Le Livre de Poche nous proposent de découvrir d’autant plus que le public a la chance d’avoir une traduction sérieuse et travaillée de Jacques Burko. En effet, pour cette tache ardue, ce dernier coordonne une équipe d’étudiants du Centre de civilisation polonaise de l’Université Paris IV –Sorbonne. Loin d’encenser une quelconque élitisme liée à la prétendue Sorbonne, le monde de Trân insiste sur ce fait car la connaissance de ces étudiants en langue et civilisation polonaise ne peut que nous offrir une traduction non seulement fidèle de l’œuvre de Piotr Bednarski mais aussi faire émerger la subtilité et la suavité d’une langue européenne, belle et chantante. A ce jour, deux romans, un diptyque, sont parus chez Le livre de Poche : Les neiges bleues et Un goût de sel.
En lisant ce roman polonais, Le monde du Trân plonge dans ses souvenirs de collège, dans cette classe non francophone où se côtoyaient Chiliens, Polonais, Cambodgiens, Russes… et repense à cette amie polonaise de jeunesse, A.Z, venue de Varsovie…

Piotr Bednarski est né en 1934 à Horeszkowce, une ville de la Pologne orientale envahie par les Soviétique en septembre 1939. Il sera déporté avec toute sa famille en Sibérie durant la Seconde Guerre Mondiale. Il sera le seul survivant de cet enfer blanc. Rentré dans son pays, il délaisse l’enseignement pour se tourner vers la marine marchande. Il est un écrivain prolixe. Cependant, le public français doit encore attendre car ses œuvres ne sont pas toutes traduites.
Les neiges bleues est le premier tome –il précède Un goût de sel –d’un récit autobiographique dans lequel il relate son expérience du goulag. Mais son texte se démarque de ceux d’Alexandre Soljénitsyne, Archipel du Goulag ou encore de Varlam Chamalov, Récits de la Kolyma dans le sens où son personnage principal est un enfant. L’histoire est alors contée à hauteur d’enfant. Plus encore, il décrit la (sur)vie dans sa quotidienneté.

« Nous étions toujours affamés, loqueteux, pleins de poux. La boule tondue à zéro, aux ciseaux et non à la tondeuse, donc en marches d’escalier, et nos têtes avaient l’apparence de pyramides mal bâties. Nous portions des culottes de cheval militaires, toujours trop grandes, qui nous arrivaient presque aux aisselles. Chacun les ajustait tout seul et de son mieux selon ses besoins, jamais une mère ou une sœur, et jamais, Dieu merci, de couturière. L’importance était que les jambes puissent bouger librement et jouer à tout moment leur rôle. Le vêtement de dessus consistait en une veste ouatinée piquée, ce smoking soviétique des exilés et des déportés.
Nous n’avions conscience ni de notre misère ni de la mort omniprésente. C’était notre monde, notre réalité, notre quotidien. Nous n’avions rien connu d’autre ou alors nous l’avions oublié. Notre problème le plus important était de satisfaire la faim et de combattre le froid (…) »

Si on devait rapprocher ce récit de ceux plus connus du public français, on pourrait citer les romans d’Herta Müller ou encore le triptyque Le grand cahier, La preuve et Le troisième mensonge d’Agota Christof. Ces romancières insistent sur l’insupportable quotidienneté sous le régime soviétique. Agota Bhristof comme Piotr Bednarski mettent en avant des enfants, victimes de ce régime.
Dans Les neiges bleues, le protagoniste, Petia, est un garçon intelligent et débrouillard qui vit son enfance dans un environnement concentrationnaire. Il grandit auprès d’une mère juive polonaise, surnommée « Beauté » et d’autres déportés. Constamment surveillé par les cadres et la police politique du régime, Petia contourne les lois, défie Staline par ses actes et n’est pas dupe des mensonges du régime. Cependant, son cercle de connaissance se réduit comme peau de chagrin. Il voit progressivement ses voisins déportés plus à l’est dans d’autres camps, ses amis, comme Kim ou encore Kolia jetés dans les orphelinats de Staline. Il fait aussi l’apprentissage de la mort mais refuse de se plier. Au fur et à mesure qu’avance le récit, le lecteur assiste à la lutte du petit homme pour devenir quelqu’un. Loin de vouloir plier l’échine pour devenir une bête féroce prête à dénoncer à tout va, le petit Pieta choisit de lire la Bible comme seul moyen de sauvegarder sa judaïcité dans un monde où règne l’absurde et le non sens. Dans un monde voué à la mécanisation des gestes et des actes, Pieta s’associe à un vieil homme pour fabriquer des cercueils et des monuments funéraires. Cet artisanat lui permet de se rapprocher de son humanité. Ce sont des moyens pour le petit homme de résister à la violence et à la mort. Mais va-t-il survivre au terrible assassinat de sa mère ? Se laissera-t-il broyer par le système soviétique ? Rejoindra-t-il les terrifiants orphelinats érigés par Staline ?

Piotr Bednarski décrit avec réalisme non seulement le système répressif soviétique des années 40 mais aussi les relégués et leurs geôliers. Il s’attarde sur les mesquineries des cadres, sur le processus de déshumanisation où pour oublier les atrocités du quotidien, soit on plonge avec délice dans la boisson, soit dans le suicide, comme seul issue pour se soustraire à cet enfer glacé.
Si le roman de Piotr Bednarski bouscule, dérange le lecteur dans ses habitudes et dans ses repères rassurants, il a le mérite d’obliger les consciences à bien regarder en face les désastres d’un système communiste de dictature. A l’heure où le populisme gagne du terrain, les esprits trouvent moins à redire des extrêmes, droite ou gauche. A l’heure où les tribuns populistes clament les merveilles et prodiges d’un dictateur comme Fidel Castro qui a asservi son peuple, Les neiges bleues devient un témoignage d’Histoire précieux. Il nous fait découvrir le courage du peuple polonais et les trésors littéraires que cette Nation renferme.


Roman traduit du Polonais par Jacques Burko et Alii
Editeurs : Le livre de poche, 2016
188 pages
5,10 €

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