Au coeur de ce pays de J.-M. Coetzee


Chronique d’Abigail

Au coeur du Veldt, comme oubliée de tous, se dresse une ferme. Elle abrite un huis clos, une tragédie étouffée, un trop plein de rage ravalée.
Là, au milieu de ces étendues sableuses, assoiffées, parfois parcourues d’une végétation rabougrie, où la vie s’arrache au sol, feinte et se déguise pour demeurer, vit la narratrice de ce roman.
C’est une recluse. Elle habite la ferme, la maison des Maîtres, car l’intrigue se déroule dans l’Afrique du Sud. Et elle a, pour contexte, une dimension historique et sociologique jamais nommée, l’Apartheid. Ce hors champ, ce mot qui n’a pas besoin de se prononcer rend sa dimension plus violente encore.
C’est le personnage féminin, Magda, qui observe, sonde, rapporte. Elle possède une langue acérée et ses observations rappellent un don d’une inquiétante omniscience tant rien ne se dérobe à son regard. En particulier le pire. Percluse de solitude, elle reste l’unique rejeton d’un père tout juste remarié. Ce dernier incarne le Maître Blanc, le Baas, qui régit, achète, soupèse, décide et soumet. Il est une incarnation du Pater Familia, qui jauge de son bon droit. Ainsi, les êtres, les terres et tout ce qu’elles produisent, le bétail, tout lui appartient, c’est là son dû. Sa prérogative. Rien, par conséquent, ne saurait s’opposer à son désir. Peu importe, donc, si la réponse à ce désir n’est que crainte et soumission…
Sous l’oeil avide du maître blanc, l’Autre est chosifié. A fortiori  s’il a la peau noire… J.M Coetzee met en scène un affrontement rageur entre quatre personnages coupés de leurs semblables. Il y a Magda, le Baas, Hendrik le contremaître noir et sa toute jeune et belle épousée, Anna. Chacun, selon son ethnie, se voit assigner un espace par l’usage. Quand bien même il peut exister la promiscuité du quotidien, les chassés croisées, les frôlements d’épiderme et le partage des sueurs, chacun renifle avec fascination et dégoût l’odeur corporelle de l’Autre. Et le maintient à distance. La nuit, temps de l’intime, noirs et blancs, valets et maîtres se retirent dans leurs pénates respectives. Blancs et noirs n’habitent pas sous un même toit; c’est un enjeu territorial symbolique, c’est une question de pouvoir et de méfiance.
L’habileté de ce récit aux vapeurs vénéneuses est d’égarer le lecteur. Les scènes conscientes et fantasmées se mêlent. L’esprit du lecteur est troublé. Ainsi, Magda décrit son paysage intérieur, ses rêves de femme-insecte, reine des insectes, de tout ce qui rampe dans l’ombre. Elle rêve ce retour à un état larvaire et rampant, un enfouissement dans une matrice originelle.
Elle conte la redoutable machinerie qui se met en branle dés lors que le baas jette un oeil de convoitise sur l’épouse noire de son contremaitre noir. Mais ce que raconte Magda est-il réel? Ce manège de séduction du Maître blanc existe-t-il? Magda décrit la façon dont le corps de l’Autre, asservi, se soumet, dont le maître blanc possède le corps et la sexualité du noir.
La scène de parricide est-elle un événement de la réalité? En effet, la scène originelle hallucinée où se dévoile la nudité du père, où Magda surprend le coït avec Anna est-ce vrai?
Cela signifie aussi une transposition. J. M Coetzee traduit cette rage croissante, la dépossession du contremaître de sa virilité par le baas, l’humiliation quotidienne, la rage qui étouffe. Il déroule dans le même temps les mécanismes de la peur du noir chez le blanc, de son animalité supposée, de ses performances et de son appétit sexuel démesurés.
Que raconte Magda? Un désir inavoué de relation incestueuse avec le père, une passion exclusive qui la mène au rejet des autres hommes.
Surtout, à travers l’élaboration du parricide dont on ne sait s’il est invention ou vérité, c’est le fantasme du viol par le contremaitre qui atteint une dimension délirante et révélatrice. Magda suppute que pour inverser les rôles et s’emparer du pouvoir, le contremaître noir viole la maîtresse blanche.
Mais ensuite ce que décrit Coetzee dans une apothéose où les pistes se brouillent, c’est l’Afrique du Sud pour laquelle l’union mixte, le mélange des sangs relève de l’infraction, de la souillure. C’est le péché, le mal absolu que cette relation triangulaire sous le même toit, dans la maison du baas, que cette cohabitation du couple noir qui asservit indirectement la maîtresse blanche.
La frontière spatiale, l’interdit sexuel, le rapport de pouvoir et de domination fondée sur la violence se mêlent dans un récit romanesque qui balance entre scènes vraisemblables et mises en scènes de l’inconscient.
L’habileté de l’auteur à travers la crudité de ce qu’il narre sans jamais citer le régime de l’Apartheid sert son récit âpre, rugueux. Il est difficile, par instants, de ne pas songer à William Faulkner…


Roman traduit de l’Anglais (Afrique du Sud) par Sophie Mayoux
Editeurs: Le serpent à Plume, 1999
223 pages
5,34 euros

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2 commentaires pour Au coeur de ce pays de J.-M. Coetzee

  1. jostein59 dit :

    Un auteur que j’apprécie. Je n’ai pas lu celui-ci mais je crois qu’il y a beaucoup à découvrir chez cet auteur.

    J'aime

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