L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan


L’intérêt de qui?
Chronique d’Abigail

Qui sauve une vie sauve l’humanité. Et qui sauve une vie, en certaines cultures, se rend responsable de celle-ci… C’est peut-être bien cela que n’avait pas  tout à fait mesuré l’honorable Juge Fiona Maye.
Celle à qui tout un chacun donne du «  My Lady »  selon la prérogative de ses fonctions avait plutôt envisagé de pouvoir demeurer dans une respectable et habituelle rationalité. Ian Mac Ewan, qui s’attache à la dépeindre avec finesse, en brosse un portrait subtil, intérieur et mordant à la fois dés les premières lignes de L’intérêt de l’enfant.  Le lecteur accède au for intérieur de Fiona, engage ses pas dans les siens, témoin de ses débats intérieurs, lit les événements à hauteur de son regard à elle.
La scène d’ouverture révèle la dissension conjugale, la crise interne du couple que forme Fiona la juge avec Jack l’enseignant chercheur féru de géologie. Une fêlure, une ligne de faille fissure les mécanismes bien rodés du fonctionnement conjugal. Confronté aux émotions de son époux, Fiona, elle, refuse l’irrationalité, l’irruption de l’imprévisible. Elle entend traiter cette crise de la même façon qu’elle le ferait avec l’un de ses jugements. Car on l’admire pour son équité, pour la force et l’équilibre de ses argumentaires… Elle jauge avec circonspection, avec mesure. Comment une telle chose, comment ce déferlement hormonal de son époux pourrait-il réduire à néant ce qu’elle maîtrise parfaitement; le cours de son existence?
Ce qui, d’emblée, pose le personnage de Fiona c’est son désarroi face à la tempête. Tandis que sous ses pieds, son territoire intime vacille et se dérobe, Fiona se raccroche aux Jugements, au connu, à ce domaine où elle ne peut être prise en défaut de faiblesse. Depuis trente ans, la juge Maye s’immerge dans les secrets familiaux, les déchirures entre couples, les maltraitances à enfant, de la misère en veux-tu, en voilà… Depuis trente ans, le Juge Maye est parvenue à asseoir sa crédibilité et son honorabilité sur la reconnaissance du bien fondé de ses décisions.
Or, voilà qu’à cette faille du privé doublée de son angoisse d’une humiliation non pas tant intime que publique et mondaine, vient se surajouter une affaire « sensible »… Un très jeune homme, encore mineur, témoin de Jéhovah, Adam Henry refuse les traitements au nom de sa foi. Ni lui, ni ses parents ne veulent de la transfusion qui sauverait sa vie…
Ian Mac Ewan dresse un portrait clinique et sans concession d’un certain milieu social. D’un entre soi où la réputation fait et défait les êtres dans un microcosme à la cruauté veloutée. Son regard acéré traque les habitudes de l’univers complaisant de la Magistrature londonienne, ses rituels, ses codes obligés. Et démontre de quelle façon une appartenance à cet ensemble a été voulue et désirée par Fiona dans une aspiration à l’ascension sociale. Il s’agit de garder, sauver et maintenir sa place si nécessaire au détriment du privé et de l’intime.
L’autre grande habileté de l’auteur est de ne pas verser dans un pathos de circonstance ou de ne pas rendre la discussion éthique politiquement correcte… Il ne s’appesantit pas sur le jeune Adam Henry. Son affaire est un décor, un prétexte à dire quelque chose d’autre. Il agit comme un révélateur. Un déclencheur; celui de la lente fissure intérieure de Fiona, de son progressif éloignement d’elle-même.
Au nom de l’intérêt de l’enfant, elle a poussé ce jeune homme vers la vie. Mais, au final, qui agit dans l’intérêt de qui, ou de quoi? Au delà d’un dossier, un être sensible s’incarne, lourd de sa vie, de ses désirs, de ses aspirations. Or, le voilà qui s’empare de son existence, en bouscule les repères anciens et, par la même occasion, ceux de Fiona. Il explose de vie. Il en déborde. Mais nul, à présent, ne sait plus le guider… Ne peut lui répondre… Alors à présent, voilà ce très jeune homme qui exhorte Fiona: où est le sens de ma vie? Que dois-je en faire? Comment l’accomplir ,avec quoi la remplir? Que suis-je supposé faire de cette existence qui m’est rendue? Un jugement pose l’injonction à vivre. Mais qui est responsable de qui, et jusqu’où?
De plus en plus, dans une fin crépusculaire, Ian Mac Ewan construit une mécanique de l’aveu. Il expose la désagrégation de son personnage, enfermé en lui-même. Fiona se ré humanise. Jusqu’à une dernière partie magnifique, amenée avec virtuosité et beauté. Parfois, on pense un peu à Stefan Zweig, tant la résolution finale s’élabore dans une atmosphère nocturne, d’inquiétude intérieure, subtile et poétique.


Roman traduit de l’Anglais par France Camus -Pichon
Editeurs: Gallimard, Coll. »Folio », 2017
238 pages
7,50 euros

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2 commentaires pour L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan

  1. jostein59 dit :

    Une très bonne lecture pour moi. En juin, je vais lire Dans une coque de noix pour le mois anglais

    J'aime

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