L’ordre du jour de Eric Vuillard


L’autre Histoire de l’Anschluss

Les lecteurs connaissent tous ce que l’expression « Ordre du jour » signifie. Rompus à la vie professionnelle, « Ordre(s) du jour » désigne l’ensemble des éléments ou thématiques portés à la discussion ou à la connaissance de l’assistance lors d’une réunion de travail. Le récit ici présent ne déroge pas à la règle. Il s’ouvre sur la réunion extraordinaire du 20 février 1933 soit moins d’un mois après qu’Hitler soit nommé chancelier du Reich. Sont présents les industriels, fleurons de l’entreprise et de l’industrie allemandes. Ils ont répondu à l’appel de Hitler qui demande leur soutien pour les élections législatives à venir. Animateur de la réunion ? Hermann Goering. Intervenant de marque ? Adolf Hitler.

« Le fond du propos se résumait à ceci : il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise. »

Mais les capitaines de l’industrie, ces vieux renards qui voient dans Hitler un moyen opportuniste de faire fructifier leur capital, se retrouvent bientôt bernés. Pensant pouvoir se débarrasser de lui facilement, ils ne voient pas le danger d’un régime qui grandit jour après jour. Si les industriels ont un but déterminé en entrant dans cette vaste et faste salle de réunion, Hitler et ses sbires aussi, conspirent et entendent se servir de ces vieux entrepreneurs :

« Goering prit la parole, reformulant énergiquement quelques idées, puis il évoqua de nouveau les élections du 5 mars. C’était là une occasion unique de sortir de l’impasse où l’on se trouvait. Mais pour faire campagne, il fallait de l’argent ; or le parti nazi n’avait plus un sou vaillant et la campagne électorale approchait. »

Le lecteur aura compris : Goering mise sur les élections législatives du 5 mars pour asseoir le pouvoir nazi.

Le roman fait une ellipse sur la victoire du parti Nazi et du démantèlement de la République de Weimar au profit du Troisième Reich, le 15 mars. Eric Vuillard a ses raisons : à quoi bon souligner ces faits historiques connus du grand public ? Ne devrait-on pas aller à l’essentiel ? Donner la preuve de la puissance dangereuse de l’Allemagne nazi à la veille de la Seconde Guerre Mondiale ? Et quelle meilleure preuve pour asséner un coup de massue à ces messieurs les politiciens européens des vielles puissances française et anglaise que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne ? Et la puissance du verbe grandit, s’étale, prend ses aises mais sans emphase car « le temps des mots, compact ou liquide, impénétrable ou touffu, dense, étiré, granuleux, pétrifie les mouvements, méduse. »

Et voilà tout est dit. Avec Eric Vuillard, la littérature, le texte servent à cristalliser l’apothéose de l’avènement. Loin d’être des romans –mais est-ce des romans ? –la volonté de l’auteur est de capturer l’Histoire dans le filet des mots. Tout au long de son récit, il s’attèle à démonter le mécanisme tragique de l’Histoire, de tous les épisodes qui découpent sans séquences le rapt de l’Autriche par la Brutalité et la Barbarie hitlériennes. Les populations sont livrées à la pâture, aux Cerbères de l’Histoire. Mais Eric Vuillard ne se contente pas de dénoncer la manœuvre du Reich à courber de force l’échine des peuples. Il incrimine la nonchalance criminelle et coupable des chefs d’Etat français et anglais au travers des portraits au vitriol de Lord Halifax, Chamberlain et Daladier qui ont donné en cadeau à Hitler, la Tchécoslovaquie.

Ainsi, le lecteur est habitué à la prose particulière de Eric Vuillard. Ses écrits s’appuient sur l’Histoire. C’est le terreau de son imagination. Le romanesque semble, par certains côtés, éclipsé par les thématiques que le récit supporte. Cependant, on ne peut qu’aimer ce style alerte, entier mais dépassionné lorsque l’auteur de Conquistadors, de Tristesse de la terre ou récemment de 14 juillet. Voilà un auteur inquiet de nos soubresauts nationalistes et de nos imperfections car l’Histoire, et nous le savons, est un éternel retour…

« On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. Et on voudrait tant ne plus tomber qu’on s’arc-boute, on hurle. A coups de talon, on nous brise les doigts, à coups de bec on nous casse les dents, on nous ronge les yeux. L’abîme est bordé de hautes demeures. Et l’Histoire est là, déesse raisonnable, statue figée au milieu de la place des Fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines, et, en guise de pourboire, chaque jour, du pain pour les oiseaux. »


Editeurs : Actes Sud, 2017
150 pages
16 €

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2 commentaires pour L’ordre du jour de Eric Vuillard

  1. jostein59 dit :

    Je note de reprendre les romans antérieurs à Tristesse de la terre.

    J'aime

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