Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue


American way of life

«  Par un jour de soleil, il était difficile de voir jusqu’où la tour Lehman Brothers s’étirait dans le ciel. Ses façades semblaient monter en flèche sans jamais s’arrêter, comme une interminable lance, et même si Jende, parfois, tordait le cou et plissait les yeux, il ne parvenait pas à voir par-delà les rayons qui tapaient contre les vitres immaculées. Mais par un jour nuageux, comme celui où il finit par rencontrer la secrétaire de Clark, Leah, il parvenait à voir jusqu’au sommet ; même quand les rayons du soleil ne frappaient pas, l’immeuble miroitait. Lehman Brothers se dressait parmi les tours, fier et altier, tel un prince de Wall Street. »

C’est ainsi que Jende Jonga, le protagoniste de ce tout premier roman d’une jeune auteure Imbolo Mbue, fait connaissance de New York, sa ville d’adoption. En effet, jeune immigrant, venu de Limé, du Cameroun, Jende doit subvenir aux besoins de sa famille : faire venir Neni, son épouse restée au pays, lui payer ses études et offrir un brillant avenir à leur fils de 6 ans. Sa rencontre avec Leah est déterminante car il doit convaincre Clark Edwards, un richissime homme d’affaires et banquier de Lehman Brothers de l’embaucher comme chauffeur.

Tout se passe comme dans un rêve. Jende obtient le poste, gagne de l’argent. Son épouse arrive avec leur fils à New York. Tout se passe donc comme prévu. La famille est heureuse. L’épouse, enceinte, travaille tout en reprenant des études pour devenir pharmacienne. L’enfant grandit et partage sa petite vie entre l’école et la maison.

Au fil du temps, les deux familles, celle de Jende et celle de Clark se rapprochent et les relations deviennent plus intimes. Cependant, la barrière de classe sociale reste visible et manifeste. Jende est et reste le chauffeur de Clark Edwards. Neni, la femme de Jende ne sera considérée que comme le petit personnel de Cindy Clark.

Mais pour Imbolo Mbue, il n’y a pas de happy end. L’ombre plane sur cette famille. L’envers du rêve américain est bien caché. Le père travaille du matin au soir et tout le monde s’entasse dans un petit appartement miteux de Harlem. Mais le pire est à venir : nous sommes à l’orée d’une crise financière importante qui va tout emporter sur son passage. Les Clark et les Jende sont alors dans la tourmente. Les deux familles vivent des situations tragiques qui font voler en éclat l’équilibre du jour…

Voici venir les rêveurs est un premier roman prometteur. La prose est fluide et légère bien qu’elle traite de thématiques graves. En effet, Imbolo Mbue pose un regard sans concession sur la situation des migrants en Amérique. Elle remet en cause le mythe de l’American way of life. New York, la statue de la Liberté, Ellis Island ne sont plus des symboles de la terre d’abondance. La naïveté des Jende est ici gentiment moquée par l’auteure, elle-même, issue de l’immigration. Ils deviennent des doux rêveurs. Mais le réveil peut être douloureux, comme pour les Jende.

Cependant, le roman ne se contente pas de décrire l’impitoyable situation des migrants. Imbolo Mbue dénonce aussi la condition des femmes africaines, totalement soumises à leur mari. Elles subissent leur violence et diktat comme l’épouse de Jende ou comme Fatou, femme d’Ousmane. Elle brosse aussi un portrait peu flatteur de l’Afrique et de ceux qui restent au pays. Les migrants comme Jende, Fatou, Winston sont des porte-monnaie pour la famille restée au pays. Ceux-ci n’hésitent pas à soutirer de l’argent et poussent ainsi leurs proches à devenir des esclaves dans les pays d’accueil dans l’unique but de subvenir à leurs besoins et bien au delà.

En conclusion, c’est un roman captivant et réaliste. Cependant, loin d’adopter un style cru et une tonalité cruelle, Imbolo Mbue opte pour une prose énergique où derrière le rire, le tragique revient au galop. Certes, pour l’auteure, la vie est un adversaire redoutable. L’homme subit des revers qui le laisse parfois sans force mais comme le dit son protagoniste, « le bon, comme le mauvais, tout a une fin et rien n’est figé dans le temps. »


Traduit de l’Anglais (Cameroun) par Sarah Tardy
Editeurs : Belfond, 2016
440 pages
22 €

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2 commentaires pour Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue

  1. jostein59 dit :

    Sur un thème identique, j’ai préféré celui-ci à Americanah

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    • lemondedetran dit :

      Je n’ai pas lu « Americanah ». Mais le roman de Imbolo Mbue m’a beaucoup intéressé. La prose est captivante. Pour un premier roman, elle montre du talent.
      Sinon, j’ai découvert une auteure australienne surprenante: il s’agit de Elisabeth Harrover. Elle a écrit notamment « Un certain monde » et là, « Deux soeurs » vient d’être publié en français.
      C’est sur France Culture que j’ai eu le plaisir de la découvrir. Elle est très connue dans son pays. En France, nous la découvrons avec du retard.
      Voilà Jostein. Bonne lecture et gros bisous.

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