Un été avec Machiavel de Patrick Boucheron

« L’homme derrière le masque qui le défigure »

Le mérite de notre auteur Patrick Boucheron est de dépoussiérer (si vous me pardonnez l’expression) le travail et la pensée de Machiavel. Il a aussi rendu justice à Machiavel dont la réputation sulfureuse des écrits a parfois détourné le public de l’intelligence et du génie de « l’homme derrière le masque qui le défigure ».

Dans un style dépouillé, clair, précis et simple, Patrick Boucheron n’entend pas offrir aux profanes –ou aux initiés –une dissertation indigeste mais bien un texte plaisant et fluide. En 145 pages, il offre aux lecteurs des pistes et des informations propices à débusquer Machiavel à l’ombre de ses mots. En effet, pour comprendre Machiavel et sa pensée, il faut le replacer dans son environnement et dans son siècle. Autrement dit, il faut le contextualiser :

« Machiavel vit, à la jointure de deux siècles, ce basculement. Il est l’héritier d’une tradition qu’il relance et amplifie. Celle des ambassades, mais celle aussi de cette langue commune de la négociation qui se dit alors en italien. N’imaginons pas Machiavel en créateur de cette manière de dire. Son métier consistait aussi à rédiger des comptes rendus des assemblées informelles de citoyens influents consultés sur les affaires importantes –et nous en avons conservé des milliers de pages. Il se met donc au diapason d’un discours social dont il entend la cadence, et c’est en mettant en musique ses pulsations qu’il donne à entendre quelque chose comme une langue politique. »

On aura compris : l’homme est forgé par son siècle et par l’Histoire. Patrick Boucheron insiste sur les heures fastes et les disgrâces de cet homme dont le destin est façonné au gré des humeurs des Médicis ou des Borgia. Il y a la souffrance de l’exil et des trahisons. Machiavel reçoit les coups, mord la poussière mais se relève plus lucide que jamais sur la nature humaine et tout particulièrement de ceux qui gouvernent.

« La chance de Machiavel est d’avoir toujours été déçu par les hommes d’Etat qu’il a croisés sur son chemin. (…) Machiavel a cherché des princes à admirer, et c’est parce qu’il ne les a pas trouvés qu’il a dû inventer un Prince de papier. »

Et Patrick Boucheron balaie de sa plume les croyances et les clichés colportés par les études contemporaines sur Le Prince. L’étude du texte du Maître lui permet d’en tirer quelques conclusions objectives :

« Le livre de Machiavel qu’on appelle communément Le Prince ne s’appelle pas Le prince, mais De principatibus –en latin : « Des principautés ». Quelle différence cela fait, et pourquoi la postérité l’a-t-elle si vite oubliée ? Machiavel, on le sait désormais, n’écrit pas un traité du bon gouvernement. Il ne fait la leçon à personne, ni à ceux qui gouvernent, ni à ceux qui le lisent. En cela, effectivement, il brise le miroir –je veux parler du miroir aux princes, ce genre traditionnel de la littérature politique médiévale qui entend faire l’éducation morale des têtes couronnées en y imposant l’idée simple, mais constamment assénée, que régner est le contraire de dominer. »

Le Prince devient un texte qui, avant toute chose, se veut pragmatique. Il obéit à un dessein bien précis : celui de montrer le visage réaliste du gouvernant, qu’il soit un tyran ou un démocrate. La politique ignore le bien faire ou le mal agir. Il sert le pouvoir et avant tout sa pérennité. Comme le dit Machiavel lui-même : « Le prince n’a pas à faire le bien ou le mal ; il fait bien ou mal ce qu’il a à faire. » La pensée de Machiavel, loin d’être caricaturale comme se plaisent à la réduire ses détracteurs, poursuit l’oeuvre des Grecs et donnent déjà la réplique à Thomas Hobbes. En effet, le conflit entre Créon et Antigone ne traduit-il pas l’insoluble question entre la nécessité de maintenir l’ordre dans la Cité et l’accomplissement de l’éthique personnelle lorsque celle-ci se heurte à la dure loi de l’Etat ? Chez Machiavel, l’éthique morale n’entre pas en ligne de compte dans la pratique politique qui exige avant tout une réponse exercée à une situation, un contexte donné. Si la solution proposée par le tyran est bénéfique pour la Cité, alors tant mieux. Si elle soulève conflit, désaccord ou guerre, et si le tyran ne peut opter pour un autre choix alors il est contraint de l’appliquer pour asseoir et conserver son pouvoir.

C’est peut-être cela qui gêne les contemporains plus portés sur le caractère magnanime d’un gouvernant car le peuple est plus enclin à incliner son front devant un chef qui le conduit « la main sur le cœur » ou qui lui promet de le « servir avec amour ».

Au terme de la lecture du récit de Patrick Boucheron, quel bilan peut-on dresser ? Tout d’abord, l’auteur permet aux profanes et aux initiés de découvrir le vrai Machiavel non pas tant l’homme mais ses idées. Patrick Boucheron les remet dans leur contexte et explicite comme les prémisses d’une pensée politique. Puis, Un été avec Machiavel approfondit la pensée d’un des maître tardifs du Quattrocento dans ce qu’elle a de moderne nous permettant ainsi de balayer préjugés et clichés envers son œuvre.

En conclusion, le lecteur ne peut qu’apprécier les conseils de Patrick Boucheron dans sa bibliographie. Ils sont une aide précieuse pour revenir à la source : lire Nicolas Machiavel et apprécier son texte dans des traductions plus modernes publiées par des maisons d’éditions sérieuses.


Editions : Equateurs
145 pages
13 €

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