La rue de Ann Petry


Chronique d’Abigail

La Rue est publiée en 1948. Au moment où l’auteure, Ann Pétry, née en 1908 dans le Connecticut, livre au public ce premier roman, Martin Luther King n’ pas encore défendu Rosa Parks, le mouvement pour les droits civiques n’a pas encore vu le jour, Malcolm X n’ a pas encore fondé les blacks panthers et il y a encore loin d’ici à la naissance du mouvement black is beautiful.
Lorsque ce roman parait, la seconde guerre mondiale vient de s’achever, les alliés sont triomphants; ils ont proclamé la victoire de la liberté sur la fureur nazie…Les boys, les GI’s sont rentrés au bercail, y compris les soldats noirs, ségrégés au sein même de l’armée des libérateurs, accourus pour libérer une Europe qui a encore, alors, une politique et un empire colonial… La xénophobie est dans les moeurs, institutionnalisée, par l’idéologie coloniale d’un côté, par la ségrégation issue de l’abolition de l’esclavage de l’autre. Alors, les états du Sud des Etats Unis pratiquent officiellement la ségrégation, le Ku Klux Klan défile en cape blanche, le Nord observe tout cela avec circonspection, mais, somme toute, personne ne trouve guère à y redire…
Le poids politique de la communauté afro-américaine, son existence citoyenne pèsent bien peu et les Noirs ne fréquentent pas les mêmes écoles que les blancs et moins encore leurs Universités… Tel est le contexte de fond lors de la parution du roman d’Ann Pétry. Telle est cette atmosphère de peur réciproque et de ressentiment que dépeint l’écrivaine; elle rend compte de la contrainte qui pèse très tôt sur la conscience Noire. La question ethnique est là, obsessionnelle.
Ce que narre Ann Pétry ressemble à un constat, à un état des lieux. Elle pose sur son héroine, Lutie Johnson, un regard sociologique. Elle en fait un objet d’expérience et d’engagement implicite.
Avec elle, nous arpentons La Rue ce royaume austère de la 116 ième, territoire noir, situé au coeur de Harlem. La Rue c’est ce personnage à part entière, cette envoûtante entité qui souffle son haleine gelée sur l’héroine dés l’ouverture du roman: » Le vent glacé de novembre balayait la 116 ième Rue (…) Il secouait les poubelles (…) Des papiers de toute sorte envahissaient la rue (…) Tout lui était bon pour décourager ceux qui osaient l’affronter (…) ».
Quiconque ose arpenter ce territoire procède à un passage rituel; il pousse une porte invisible vers un Royaume secret, celui du pouvoir exercé par la Rue sur les personnages; Junto, le blanc et Mrs Hedges la redoutable mère maquerelle noire. Perchée à sa fenêtre, c’est la déesse archaïque et sans illusion de ce lieu. Tous les deux ont conclu un pacte, une alliance secrète et contre nature dans ce monde où blancs et noirs constituent deux pôles inconciliables de l’humanité. Mrs Hedges agrée ou pas chaque nouvel arrivant. C’est un royaume de violence officialisée mais tacite, inscrite dans l’ADN de tous, dans la peur quotidienne, les dos voûtés. C’est un monde aux hiérarchies bien huilées. Mrs Hedges est l’émanation de Harlem, une reine de la survie, coriace et sans illusions: » Joli endroit, mon petit. Sonnez, le concierge vous fera visiter. » C’est qu’elle a flairé la proie en Lutie, soupesé les chances de cette si jolie Lutie Johnson, mère célibataire. Elle évalue le gagne pain, le renouvellement possible de son cheptel.
Alors, questionne Ann Pétry à l’adresse du lecteur, alors que croyez-vous qu’il advint? La séduisante jeune femme noire, qui éduque seule son enfant de 7 ans, Bub agnelle parmi les loups, tombera-t-elle? Tombera-t-elle pas? Echappera-t-elle aux obstacles, à l’inéluctable, au destin social?
Autrement dit peut-on ne pas être broyé par Harlem, le ghetto, échapper à ses rues qui saisissent et serrent?
Le lecteur voit par le regard de Lutie… Il voit les hommes de Harlem, les pères noirs à qui les blancs ne donnent pas de travail, dévirilisent, ces hommes qui rejettent leur colère rentrée sur leurs femmes, à l’image de Pop, à l’image de Jim, l’ex mari de Lutie: » Dieu damne les blancs! (…) Je veux du travail. J’en aurais si je pouvais changer la couleur de ma peau. »
Le lecteur voit, à travers le regard de Lutie, ces corps avachis, ces visages fermés des noirs dans le métro qui retrouvent leur superbe une fois dans Harlem, loin du contrôle blanc.
C’est un univers binaire que raconte méthodiquement Ann Pétry, celui du pouvoir et de l’humiliation, des blancs et des noirs, du mépris et de la haine.
Alors, une femme noire, jeune, séduisante, seule avec un enfant de 7 ans, sur laquelle pèse la concupiscence des blancs, le désir des noirs, les fantasmes envieux des blanches, les projets lucratifs de Mrs Hedges, peut-elle échapper au destin? Avec méthode, avec le sens de l’inéluctable, en quasi entomologiste, Ann Pétry lance les dés.
Lutie tombera-t-elle? La Rue la happera, trouvera-t-elle, dans ce conte urbain, des personnages prêts à l’aider?
Lancinante question.


Roman traduit de l’Américain par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault.
Editeurs: Belfond, Collection « Vintage », 2017
337 pages
18 euros

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