L’enfant qui de Jeanne Benameur


Chronique de Abigaïl

Comment grandir sans une mère? Comment apprendre à vivre sans sa mère, présente et réelle, là et certaine?
L’enfant qui est celui qui décrypte ce monde à l’ombre d’une mère absente, qui ne prend forme et vie que par un perpétuel récit intérieur, par un art consommé du chant et de l’histoire, celle que l’on conte, le soir, à l’enfant qui s’apprête à dormir, celle que l’enfant se narre à lui-même en guise de consolation, guidé en esprit par la voix de celle qui se manifeste à son imaginaire. Tel est son legs.  L’enfant qui est celui qui arpente les chemins, en particulier ceux de traverse, pour apprendre à poser ses pieds nus dans les traces laissées par ceux de sa mère trop libre, une étrangère au village , évaporée tel un souvenir, un souffle…
C’est que le village tolère mal celle qui vient de l’univers des forains, la diseuse de bonne aventure, lectrice des lignes courbes de la paume d’une main; celle qui, un peu sorcière, apte à jeter des sorts sans doute, envoûta de ses yeux baissés le père de l’enfant, le menuisier du village.
Lui, l’enfant, ce qu’il entend partout, dans le bruissement des feuillages, c’est le souvenir du frou frou d’un grand jupon rouge et froissé.
Jeanne Benameur, avec sa poésie de la marge, son attachement pour les êtres à la frontière, ceux qui ne parlent pas avec les mots, raconte l’initiation. Celle de trois êtres qui se découvrent et nouent avec la liberté sous le regard de l’absente, cette mère envolée, disparue, ni vivante, ni morte, simplement pas là…C’est un apprentissage par la voie de l’imaginaire, l’ouverture vers un monde invisible, un refuge que se crée l’enfant de toute part. Ce que transmet la voix de celle qui raconte, par intermittence, c’est précisément ce pouvoir du repli et de transformation de soi grâce à l’invention d’un monde. A cette plongée dans le ressource inépuisable de l’invention, qui devient aussi invention de soi.
Il y a là trois êtres, laissés, livrés à eux mêmes, emmurés dans leurs solitudes respectives; la grand mère, mère du menuisier, qui voit les tourments de son fils et ne dispose pas  du langage qui apaiserait. Le père de l’enfant qui calme le vide de son coeur dans les vapeurs du café du village, où nul ne lui demande de compte. L’enfant, guidé par un chien, ami fidèle, imaginaire, compagnon qui l’initie aux sentiers que sa mère cherche à lui faire connaître. Lui non plus n’a pas de mots; alors il chante, découvre un langage aux sons rauques, chargés de mystère lorsque la forêt généreuse le reçoit en son sein. Dans le coeur de cette nature-mère, accueillante, l’enfant explore ses demeures intérieures, accède à un savoir ancien sur lui-même et sur le monde. Un monde de l’invisible que les sédentaires, les gens d’ici, ceux du village, ne peuvent entrevoir.
C’est la mère absente qui s’adresse à l’enfant. Chacun, l’enfant, le père, la grand mère, acquiert sa propre révélation, une lucidité neuve qui leur fait prendre conscience de l’idée de choix, de frontière. Car ne se tiennent-ils pas tout simplement derrière cette frontière ancestrale et infranchissable, celle qui délimite ce village, assigne un rôle à chacun? Ne sont-ils pas en servitude volontaire? Sous leurs yeux, le champ des possibles se déploie, en dépit des légendes anciennes du village, celles qui engendrent la peur et gardent les enfants là, pour toujours…
L’enfant qui , lui, peu à peu, à pas dansés, en silence, amorce son départ… Se glisse hors de la maison… S’éloigne… Libre et libéré, y compris de ses morts.


Editeurs: Actes Sud, 2017
119 pages

13,80 euros.  

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2 commentaires pour L’enfant qui de Jeanne Benameur

  1. jostein59 dit :

    Toujours exceptionnel un roman de Jeanne Benameur

    J'aime

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