Le chant de la terre de Lee Seung -U


L’âme des lieux

On dit que les lieux ont une âme et qu’ils inscrivent en lettres invisibles sur leurs murs les souvenirs et les événements marquants fastes ou tragiques. Il en va de la sorte pour le monastère du mont Chéon, un haut lieu de la chrétienté en Corée du Sud. Il a connu la gloire mais aussi la déchéance jusqu’à son abandon définitif. Le lecteur averti sait que dans ce pays, contrairement à ses voisins asiatiques, le catholicisme est une des trois grandes religions dominantes. Il se place derrière le Bouddhisme et le protestantisme.

Avec Le chant de la terre, le très remarqué auteur de La vie rêvée des plantes nous livre ici les rapports difficiles entre le catholicisme et le régime de Pak Chung Hee. Mais de quoi s’agit-il ?

A l’ouverture du roman, le lecteur apprend qu’un certain Kang Sang –ho entend poursuivre l’œuvre de son défunt frère, Kang Yong –ho. En effet, il désire publier le travail posthume de son frère concernant le monastère Chéon dont les fresques et l’architecture sont tombées dans l’oubli depuis le départ des derniers moines qui y habitaient. Pour mener à bien sa mission, notre personnage entame une enquête afin de comprendre les raisons et motifs qui ont conduit à l’abandon et à la ruine du monastère. Il va alors parcourir le pays pour entendre les récits des derniers témoins oculaires d’un passé mouvementé notamment celui d’un ancien militaire dont la mission avait été de « garder » l’entrée du monastère. L’ancien militaire révèle un fait important : le monastère, dans ses derniers mois de vie, avait été mis en « quarantaine ». Un poste de contrôle avait été construit dans le but d’isoler les moines de tout contact extérieur :

« Le poste de contrôle avait été installé pour interdire l’entrée du monastère aux gens de l’extérieur. Il avait pour mission de contrôler l’identité des inconnus afin de restreindre leur accès. Ceci à des fins de sécurité intérieure. (…) Par le filtre du poste de contrôle, les gens « sûrs » pouvaient entrer, tandis que les gens « pas sûrs » c’est-à-dire classés comme potentiellement dangereux, étaient renvoyés ou mis en prison. »

Au fil des échanges, le lecteur découvre, en même temps que le protagoniste, la raison de cet intérêt soudain des politiques pour ce lieu isolé. L’ombre de Pak Chung Hee plane sur le monastère et la venue d’un de ses proches collaborateurs n’est pas vue d’un très bon œil. Le calcul politique, la lutte pour le pouvoir provoquent la chute irrémédiable du monastère…

Le mérite de l’auteur est de faire émerger à la lumière une période peu connue de l’histoire de la Corée du Sud aux lecteurs occidentaux. Nous revenons en arrière et avec le personnage principal, nous remontons dans le temps pour pénétrer dans les arcanes du pouvoir, dans un temps où régnait la dictature.

La traduction restitue une écriture limpide. La prose de Lee Seung –U se plaît dans les détails. L’auteur travaille ses personnages, affine leurs traits de caractères et épaissit au fil de sa plume leur dimension psychologique. Qu’il s’agisse du dictateur, désigné ici par l’expression « le Général » ou des protagonistes, Lee Seung –U entend donner au public des personnages dotés, certes, de profondeurs psychologiques mais dont les actions nous échappent. De ce fait, l’intrigue n’en est que plus savoureuse car les décisions, les calculs politiques et les actions des personnages demeurent pour une grande part insaisissable. N’est-ce pas là une subtile façon de souligner la complexité de la nature humaine mais peut-être aussi sa faiblesse…

En conclusion, il s’agit là d’un beau roman teinté de mélancolie. Le chant de la terre est un magnifique rendu d’un certain passé de la Corée du Sud contemporaine mais aussi une prose aérienne qui séduit le lecteur par la capacité de l’auteur à « poétiser » une épisode tragique sans pourtant lui ôter sa gravité.


Roman du coréen par Kim Hye –gyeong et Jean – Claude de Crescenzo
Editeurs : Decrescenzo, 2017
324 pages
17 €

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