Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon


Chronique d’Abigail

Avril 1986. C’est un beau printemps. L’Ukraine s’éveille, ignorante de la menace invisible qui, déjà, s’infiltre en millions de particules impalpables, inodores dans les corps, les cellules, changeant à tout jamais l’ADN de ses victimes et celle des générations à venir, colonisateur tout puissant, envahisseur sans forme ni visage. Mais personne ne sait encore…
Avril 1986. Staline est mort depuis longtemps, la Glasnost s’amorce depuis 1985, et Gorbatchev annonce la perestroika. Les russes eux mêmes maîtrisent à peine le sens de ces mots; la société toute entière bruisse encore de peur, redoute ses espions, ses dénonciateurs de l’intérieur derrière les rideaux qui frémissent, la menace d’être envoyé et oublié dans l’archipel tentaculaire du Goulag.
Avril 1986. Le printemps. Le pollen flotte dans l’air encore frais, la vie force le passage, malgré les queues dans les magasins, la censure, la hiérarchie et l’absurdité administrative du vaste système carcéral de l’URSS.
Grigori, un jeune médecin rentré d’Afghanistan, prend son service à l’hôpital où il exerce, à travers des pages qui ne sont pas sans rappeler le Pavillon des cancéreux d’un certain Soljénitsyne. Maria, ex dissidente, son ex épouse, prend son poste d’ouvrière. Evgueni jeune pianiste prodige, vit les tracas d’un écolier, bon garçon bouc émissaire des caids de la cour d’école. Quant à Artiom, le jeune paysan, il constate le sang qui suinte des oreilles du bétail et assiste à la chute des oies, tombées du ciel… Les personnages sont posés, saisis dans leur quotidien à ce fameux instant x, celui de l’instant de la catastrophe.
Silencieusement, les radiations se propagent, viennent se lover dans les cellules, modifier la matière et l’ordre de la nature. C’est un secret d’Etat, un silence meurtrier qui prend ses ramifications dans la complicité du plus haut niveau du pouvoir. Rien n’est prévu. Et pour une raison évidente; le système Soviétique ne peut ni faillir, ni se tromper…
Alors, stupéfaits, les habitants de Pripiat, la ville la plus proche, deviennent  des fantômes, des indésirables potentiellement contagieux, évacués dans la brutalité et le secret. Personne ne doit dire, ni savoir, à moins d’être  traître au  Soviet Suprême…Les hommes de Pripiat deviennent, contraints et forcés, des nettoyeurs; ébahis, ils deviennent spectateurs d’une poésie monstrueuse, d’une féérie inquiétante… La forêt rougeoie et devient cendre, les sources d’eau luisent, vertes et phosphorescentes… C’est un paysage lunaire qui remplace tout ce qui vivait. Rien ne sera jamais plus comme avant…
C’est un jeune et talentueux écrivain irlandais qui narre la plus grave catastrophe nucléaire civile jamais advenue; Tchernobyl et ses réacteurs qui vont donner un coup d’accélérateur à la chute et au démantèlement de l’URSS un certain soir de décembre 1991. Mais cela, chacun l’ignore encore.
La catastrophe aura ses sacrifiés, marquera d’héroïques destins réduits au silence et à la douleur. Ainsi de Grigori qui hurle contre la fracassante surdité de l’URSS mais aussi de l’Occident, témoigne fiévreusement de ce qu’il a vu, vain prophète avalé dans l’anonymat, anéanti par les radiations.
Ce beau texte est aussi une fresque, celle de l’URSS redevenue la Russie, de 1986 à nos jours avec, pour enjeu, l’héritage d’une certaine mémoire du mal, du silence et des complicités. Car, au fond, tout est appelé à disparaître un jour. A se dissoudre dans le passage du temps…


Roman traduit de l’Anglais (Irlande) par Carine Chichereau.
Editeurs: Belfond, 10/18
449 pages
8,60 euros

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