La tanche de Inge Schilperoord


Chronique d’Abigail

La chaleur est oppressante sur le petit bourg qui longe la côte. La lumière aveugle celui qui rentre chez lui au terme d’un séjour en prison. Car Jonathan est fraîchement libéré, tout juste sorti. Par manque d’éléments matériels lui a expliqué l’avocat.
Dès les premières lignes, Inge Schilperoord pose le cadre, un univers composé de mots choisis, pesés. La narratrice se situe à hauteur d’épaule de son personnage principal. Le lecteur voit ce qu’il voit, perçoit ce que ses sens lui envoient comme information. Entre dans ses pensées et leur flux artificiel, à travers des injonctions sommaires et répétées, celles des paroles du psychologue, mode d’emploi comportemental. Voilà une écriture où rien n’existe de superflu dans ce style qui décompose chaque élément avec une simplicité et une précision au laser, dans une clarté du vocabulaire qui répond, en écho, à cette lumière étincelante d’un soleil omniprésent qui brûle et aveugle. Il n’y a pas là de point d’ombre, pas de recoin obscur; de même, Jonathan ne saurait conserver en son for intérieur aucune pensée secrète, doit s’efforcer de contrôler l’inavouable.
Cet élément solaire, ces rayons dardés sur les mortels ne sont pas sans évoquer cette heure de Midi, l’éclairage cru braqué sur les mortels par un astre dénonciateur dans la Tragédie. L’obsession, la récurrence de la chaleur, de la lumière sont un motif qui renforce une sensation d’inéluctable, du Fatum, du tragique appelé à se mettre en branle. Il ne reste aucun lieu, aucun ombrage rafraichissant, où se cacher, aucun refuge pour la conscience. D’ailleurs, Jonathan bute sur la sienne. Il demeure opaque à lui-même, se méconnaît, dans un présent permanent: » Maintenant je dois faire bien attention (…) Maintenant. cela commence maintenant. »
Car ce solitaire, inapte à la communication, dépouillé de mots et d’accès à lui-même décide  de lutter contre la marée de ses pulsions les plus profondes. Contre son attirance pour les petites filles, contre ce désir qui le submerge et amène dans sa tête des images qu’il ne veut plus voir. Qu’il ne doit pas voir. Cela ne peut pas recommencer. cela ne peut pas se reproduire. Et puis,il ne peut pas retourner là bas, en prison…
Dès lors le récit se construit sur une progressive montée en tension. L’auteure dépeint avec lenteur, jusqu’à le rendre palpable et étouffant, ce huis clos mère/fils. Ce duo, ce tête à tête au milieu des décombres d’un quartier en démolition. Jonathan et sa mère sont isolés, semblent au bout du monde. Lui, peu à peu, ressent avec une frustration rageuse et rentrée cette présence de sa mère qui l’épie à distance, sait mais ne veut pas savoir l’inavouable. D’autant plus qu’à proximité vit Elke, une fillette livrée à elle-même… Le drame rode, s’amorce, affleure, nauséabond, les éléments du décor semblent posés.
Et il y a cette tanche, tinca en latin, ce poisson de vase apeuré dans son bocal, qui posséderait le pouvoir de guérir… Cette tanche dont Jonathan cherche à capter le regard mort, cette créature que la vie quitte lentement, qui s’asphyxie.
Le poisson talisman ne peut rien contre la rageuse dernière partie du roman. Le soleil cède; le ciel se déchire et l’orage crève les nuages, les perce en une pluie torrentielle.
Le drame est en route. L’homme solitaire part en quête de l’enfant partie s’aventurer au bord de l’eau. Le drame est en route. Pas celui que l’on croit…
Un premier texte fort, mais bien loin du sensationnel que son sujet aurait pu laisser supposer; une oeuvre littéraire en somme.


Roman traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
Editions Belfond, 2017
217 pages
21 euros

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