Je m’appelle Lucy Barton de Elizabeth Strout


Chronique d’Abigail

L’ouverture du roman d’Elizabeth Strout se place d’emblée sous l’égide du souvenir et d’une narration au « je » intimiste.
« A une époque, cela remonte à plusieurs années, j’ai été hospitalisée (…) » colore d’emblée ce récit, lui confère l’allure d’une confidence soufflée au lecteur. La narratrice va entreprendre de saisir le fil qui déroulera la pelote, ô combien emmêlée, des liens qui la relient à sa mère. Au souvenir de sa mère, qu’elle n’a de cesse de  s’efforcer de saisir, au gré des réminiscences qui remontent le cours de sa mémoire. Ce travail lent, par allers et retours, tente de redonner forme et contour à la silhouette familière. Mais cela n’est sans doute que l’alibi à une autre évocation, à un autre doute sous-jacent, celui d’accéder à son identité propre. Car qui est-on au fond? Est-on constitué par ce verbe, celui qui dit les souvenirs? Ou plutôt, de quoi est-on fait?
Sur une modalité faite d’ellipses, de sauts dans le temps et de demi tours vers l’instant actuel de la narration, la narratrice-personnage déconstruit son rapport à l’écriture, cherche la genèse de sa vocation d’écrivain. Ce qu’elle retrouve, enfoui, c’est ce rapport ancien et nécessaire au langage, cette force du Verbe qui nomme et donne aux êtres et aux choses une forme, un contour. Une existence. Ce travail de modelage de la mémoire passe précisément par l’acte d’écrire. Lucy Barton naît autant de la lente appropriation des signes que de son histoire familiale, autant d’une honte jamais dite, que d’une culture apportée de l’extérieur. Enfant, elle découvre un continent inconnu à son milieu familial, un continent où elle seule accostera. Celui de la littérature. Les histoires sont une révélation… De plus, la classe chauffée où elle s’attarde pour lire et étudiée, bonne élève aux bulletins parfaits et donc suspects aux yeux des siens, l’aide à s’acheminer vers la connaissance.  Cette même connaissance qui la stigmatise et la coupe des siens, rejetée à la périphérie des codes familiaux. Cette classe la protège et retarde ce retour vers le garage dans lequel le froid s’infiltre, ce garage qui est leur maison où nulle place pour l’émotion ne se glisse, ni pour le moindre espace d’intimité tant physique qu’intérieure… Ce monde mutique, âpre, marquera de ses stigmates son corps amaigri. Elle a conscience de la pauvreté par la parole d’autrui, une honte sourde grandit. Peu à peu, dans sa conscience, se fait jour ce sentiment diffus d’étrange étrangeté parmi les siens, la change en une inconnue sous le regard de sa fratrie et de sa mère, de ce père taiseux, brutal, blessé à vif depuis si longtemps.
Le titre Je m’appelle Lucy Barton sonne telle une affirmation, une façon de se désigner, une proclamation. Ce nom, c’est moi, c’est bien moi. Il est possible d’échapper à la place que le destin voudrait assigner, d’être sujet. ce que raconte ce texte, c’est une douloureuse extirpation. Lucy Barton saisit un moment de sa biographie, un instant révolu, le temps immobile d’une hospitalisation. Dans cet espace clos, d’incertitude et de murmures, elle trouve sa mère à son chevet. La chambre aseptisée permet la confrontation, un espace neutre d’examens des corps. Là s’affirme l’impossible parole. Des vagues du passé ressurgissent, entre déni de la mère et volonté complexe de se rejoindre… Comment hurler cet amour affamé à celle qui n’en veut pas? Qui ne peut le recevoir? A cet hôpital en répond un autre, des années plus tard. celui de l’agonie de sa mère, qui ne voudra pas d’elle.
L’auteure choisit un récit par bribes dans un langage teinté d’oralité, extrêmement proche et vivant. Ce roman raconte aussi l’émergence de la vocation d’écrire, l’autorisation à le faire. Et, toujours, revient la question du langage, celui qui éloigne Lucy Barton, la sépare sans lien possible des siens. Ce qui restera, se sera l’énigme, l’inexpliqué. Qui a été cette mère? Quelle femme, avec quelles aspirations?
Au fond, en une demi teinte, sans amertume voilà une histoire empreinte de douceur, entre les lignes de laquelle court une nostalgie inassouvie.  C’est un texte centré sur la solitude de chacun, sur l’incommunicabilité des sentiments et des émotions, ceux qui s’érodent au fil des ans. Et renvoient chacun de nous à sa propre vulnérabilité, à l’inachevé et à l’énigme de toute existence…


Roman traduit de l’américain par Pierre Brévignon
Editeur: Fayard, 2017
206 pages
19 euros

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