Souvenirs dormants de Patrick Modiano


Chronique d’Abigaïl

Chez Modiano ces souvenirs-là: » remontent à la surface, comme des noyés (…) » , endormis au plus profond, au plus lointain des strates de la mémoire, lovés dans les profondeurs aveugles.
Alors sans jamais dire ni pourquoi, ni comment, sans jamais non plus juger utile de s’annoncer, invités imprévus, ils viennent, tournoient, souvenirs volatiles marqués du sceau d’un étonnement, celui du lien qui les attache. Entourés du halo d’un danger frôlé désormais enfoui…
Comme toujours chez Modiano, les faits sont dépeints et se détachent par touches impressionnistes. L’écrivain-narrateur, ce « je » omniprésent, n’a de cesse de procéder à une lente et continue excavation. Tout commence par une Epiphanie, la découverte du titre d’un livre au hasard d’une déambulation, Le temps des Rencontres. Le pouvoir évocateur de ces mots le projette en un autre temps, une autre époque, clandestine et lointaine, qui appartient à son propre passé. A une époque révolue. Car la temporalité dans ce court récit de Modiano, comme dans tous les autres, représente le coeur battant du texte. Un fil sans cesse tissé puis dénoué, qui entretient l’attente d’avant l’émergence. Les époques se téléscopent, les situations se répondent parfois à vingt années d’écart.
C’est véritablement une quête du souvenir, une obsession du temps interprété à travers ses signes, ses indices à l’image d’une entité cachée, omnisciente, qu’il est nécessaire de déchiffrer. Cela renvoie à la reconnaissance de soi, un moi perdu dans une autre époque qui cependant était  bel et bien moi. L’unité perdure en dépit d’un éclatement temporel, d’une dilution dans l’inconscient.
Ainsi d’autre titres défilent dans le texte de Modiano, hommage littéraire au pouvoir évocateur de la littérature, miroir tendu, A la Mémoire d’un Ange, L’éternel retour du même.  Tout se joue sur une mise en abîme constante, celle d’une boîte gigogne; lorsqu’un tiroir est ouvert, donnant accès à des souvenirs, un autre se révèle… En filigrane il y a ce mythe de l’éternel retour, notamment à travers ces noms de personnages, Geneviève Dalame, Hélène Hubersen, croisées dans la jeunesse du narrateur, parées du parfum d’un danger sourd, d’un secret à garder, retrouvées vingt ans après, grâce et à travers la géographie des rues parisiennes.
Avec Modiano, un second thème obsessionnel fait son apparition, celui de la cartographie des lieux et des époques qui, pour le coup, recouvre un territoire intérieur… En particulier avec l’évocation des lignes du métro. Ce plan d’un Paris sous terrain, chargé de mystère, devient un décor onirique, quasi expressionniste, sous la plume si délicate de l’auteur. Il existe là une dimension archéologique, un goût pour un Paris ancien et caché au détour de ses rues et ruelles secrètes les moins fréquentées. Là, dans ces zones d’un entre deux, des cafés clandestins accueillent l’hôte de passage, pourvu qu’il demeure muet, là se murmurent des secrets, se disent des événements jamais clairement nommés.
L’écriture ressemble à une promenade réitérée dans un inconscient où s’abriterait l’événement originel. Entrer dans le texte, c’est accepter cette atmosphère crépusculaire, cette lenteur poétique où se produit la rencontre entre l’Hier et l’Aujourd’hui, sur le fond d’une toile mystérieuse, celle du Paris Modianesque.


Editeurs: Gallimard, Coll. « Blanche », 2017
105 pages
14,50 euros

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