No home de Yaa Gyasi


Chronique d’Abigail

Que signifie être Afro-Américain? Quelle est la part de l’Afrique et celle de l’Amérique? A quel moment la synthèse des deux se produit-elle en une seule et unique identité? Est-ce possible? Mais est-ce souhaitable? Quelles sont les circonvolutions, les chemins intérieurs qui permettraient enfin une réconciliation absolue des racines, de l’hier et de l’aujourd’hui?
Dans un premier roman, qui en l’occurrence n’est rien moins qu’un coup de Maître, l’écrivaine Yaa Gyosi raconte l’épopée d’une famille, la trace imprimée dans la conscience des descendants de l’Histoire vécue par les Ancêtres, une histoire écrite dans la chair, celle de chaque destin anonyme, fondu dans l’oubli et dissous dans la Grande Histoire. L’enjeu de la peau, la couleur de l’épiderme délimite une frontière, la seule qui compte, qui vaille parce que seule visible, immédiate. Sur cette question aucune cécité n’est possible. Ni, d’ailleurs, aucune innocence ni faux-semblant… Pas celle du Noir qui se cantonnerait dans le silence, dans une quête autant éperdue qu’impossible de l’indifférence. Il porte malgré lui l’héritage d’une posture schizophrénique, intenable; suis-je de là-bas, de ce Ghana lointain, ce royaume , ou suis-je d’ici et maintenant, citoyen Américain mais aussi descendant d’esclave?
Pas celle du Blanc non plus qui feindrait d’ignorer la question ethnique car, au fond, il aspire à effacer la faute passée. Celle de la traite négrière, du commerce d’êtres humains, celle de la déportation de millions d’individus loin bien loin de leur terre natale… Existe-t-il une voie de la rédemption?
Tous ces morts qui peuplent le fond de l’océan, triste écho de la Méditterranée d’aujourd’hui et son cortège  de migrants, hantent les mers, esprits flottants qui cherchent à rejoindre la rive, celle où ils virent le jour, afin que leurs mannes goûtent enfin la paix. Et ces âmes, celles de ceux qui ont perdu le chemin de la terre mère, leurs racines, ne savent plus d’où ils sont. Ainsi la vaste surface liquide et ses secrets noyés dans les profondeurs est-elle élément hostile, élément de terreur. C’est cela que narre le personnage de Old lady, demeurée au Ghana, à Marjorie, sa petite-fille née en Alabama.
Du Ghana de la traite négrière à l’Alabama contemporain, voici la succession des générations. D’un même tronc, de deux soeurs qui s’ignorent, deux lignées sortiront. Effia la Beauté engendre une lignée d’Africains, Esi l’esclave engendre des Afro-Américains. Tous terrassés, génération après génération,  par un malaise intérieur, par l’alcoolisme, par la démission des pères, par un désir d’oubli d’un quelque chose impossible à nommer.
Tout part d’un récit des origines, se dilue dans les allers et retours d’un continent à l’autre, en un étrange parallélisme. De ce balancier, une douleur sourde ressort. Nul manichéisme dans ce roman extrêmement documenté qui a fait l’objet de recherches approfondies. Ainsi Yaa Gyasi immerge le lecteur dans le Ghana du 18 iéme siècle, le plonge dans les rivalités entre les Fantis et les Ashantis, dans le royaume de l’Edweso. Certains opteront pour le commerce des êtres humains, s’enrichiront auprès des anglais installés dans leur fort de Cape Coast.
Et, sur cette côte de l’Or, l’océan se teinte de sang, le Ghana se marque du sceau de sa faute originelle. Celle de la vente des esclaves à l’occupant anglais, celle de la livraison de captifs conduits en terre du Nouveau Monde, coupés de leurs racines dans l’oubli même de leur langue première. Cette amputation de soi agit telle une malédiction. Et ces corps, dépossédés d’eux-mêmes, arboreront une cartographie nouvelle, une floraison de cicatrices qui boursouflent les dos fouettés.
Ainsi s’amorce la chute d’êtres expulsés de la terre Mère.
A l’histoire événementielle, à celle relatée de façon académique et scolaire, se juxtapose celle d’une histoire orale, légendaire véhiculée par le Ghana. Celle des malédictions, de la Femme Feu, de la Femme Folle… Celle de ceux emportés au delà des Océans.
L’histoire des blancs, l’histoire des noirs ne se séparent pas. Le sang des Maîtres d’hier s’est mêlé aux descendants d’esclaves d’aujourd’hui dans un métissage qui témoigne de l’ambiguité profonde dont se pare l’histoire de l’esclavage, du rapport à l’Autre naît dans le déni et la violence. Au regard fantasmé, teinté de peur de l’un répond le regard navré de l’autre. Et demeure la frontière, celle de l’épiderme. Et pourtant…
Pourtant d’être étranger à soi-même, étranger où que l’on aille, une troisième voie peut émerger, une réconciliation dans un point de jonction accepté entre hier et maintenant.
Ce roman sans naiveté ni manichéisme ne manque pas de s’inscrire dans la tradition des Roots, ou de Beloved. Tout en affichant sa propre identité. Une belle oeuvre.


Traduit de l’américain par Anne Damour
Editeurs: Calmann Levy, 2017
408 pages
21,50 euros

Publicités
Cet article a été publié dans Littérature américaine. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s